1Q84 – The plot is a lie

Après avoir terminé une série, il y a toujours ce moment vertigineux où on contemple l’infini en se demandant “qu’est-ce que je vais bien pouvoir lire ensuite ?” C’est la position dans laquelle je me suis trouvé après avoir passé plus d’un an en quête de la Tour Sombre de Stephen King.

Au moment même, le succès de 1Q84 (“ichi-kyuu-hachi-yon“, les prononciations de 9 et Q étant identiques) d’Haruki Murakami faisait assez de bruit pour arriver jusqu’à mes oreilles. Je pouvais entendre la foule clamer le magnum opus d’un auteur reconnu, et je me suis alors dit : “pourquoi ne pas aller voir de plus près de quoi il retourne ?”

A part la promesse faite par le titre d’un côté Orwellien et la présence d’éléments fantastiques, je partais sans la moindre préconception. C’était mon premier Murakami, et ce sera surement mon dernier.

Pour des raisons que je vais détailler dans l’article, je pense que 1Q84 n’est appréciable qu’à condition de ne rien savoir dessus et de le lire en isolation totale. Même s’il n’y a pas de spoilers dans cet article, sa lecture pourrait vous en gâcher le plaisir.

Il n’y a pas que la lune qui soit en papier

Si les deux premiers volumes sont regroupés en un seul dans l’édition américaine, 1Q84 reste une trilogie. Découvrir ce fait fut mon premier contact avec l’œuvre, le premier message échangé, le premier contrat signé. A côté de tant de pages, le 1984 de George Orwell passe pour un simple flyer. Quel genre de mystère peut tenir sur trois volumes ? J’étais excité.

L’un des grands intérêts d’avoir une trilogie, c’est qu’on a assez de temps pour développer subtilement des personnalités hautes en couleur et de peindre des fresques authentiques. Murakami se vante — à raison — d’avoir donné des noms à chaque personnages étant entrés dans le récit et de les avoir savamment sculptés.

Et c’est vrai que les personnages semblent vivants. Ils ont une texture presque palpable, façonnée avec un soin perceptible. L’ambiance est posée à grand renfort de références musicales (principalement du classique et du jazz) ou visuelles. La routine de nos héros nous en apprend beaucoup sur eux et le reste est révélé à travers des flashbacks tout aussi vifs.

Malheureusement, perdu dans l’acte minutieux de la peinture, Murakami a oublié de donner un rôle à jouer à ses personnages, ce qui finit immanquablement par détruire l’illusion qu’il avait si méticuleusement mise en place.

Si on sait d’où viennent les personnages et qui ils sont, on ignore pour la plupart où ils vont. Des personnages majeurs comme Fuka-Eri sont rangés dans le placard lors du dernier volume, sans avoir eu l’occasion de vivre un véritable développement. Ils entrent et sortent du récit selon les besoins de l’intrigue, subissant les humeurs de l’auteur sans jamais agir. Que leur arrive t-il au final ? Ont-ils obtenus ce qu’ils voulaient ? D’ailleurs qu’est-ce qu’ils voulaient ? Qu’est-ce que toute cette histoire a représenté pour eux ? Je l’ignore et j’ai peur que Murakami aussi.

Pire encore est le cas d’ Ushikawa — second rôle par excellence — qui se voit catapulté au rang de point de vue dans le dernier volume… pour y continuer sa routine de personnage secondaire. On découvre son passé, son histoire et ses motivations et on en vient presque à sympathiser avec lui. Malheureusement, en rétrospective, son seul rôle aura été de mener l’intrigue du point A où elle se trouvait déjà depuis 800 pages vers le point B qu’elle aurait dû atteindre il y a fort longtemps.

Et quelques pages après on réalise qu’un simple coup de fil aurait pu en faire tout autant. Alors pourquoi Ushikawa ? Qu’est-ce que ce personnage dans toute sa dualité apporte comme valeur par rapport à ce coup de téléphone ? Là encore, il n’y a pas de réponse.

Quatre heures d’action étalées sur 1000 pages

Vous l’aurez compris : il ne se passe pas grand chose dans 1Q84. Mais alors de quoi parlent les 90% de la trilogie ? Le diagramme qui suit est d’une pertinence embarrassante :

Je rajouterais juste de nombreuses scènes de sexe décrites avec force détail à ce savent découpage. Rien de tel qu’un délicat massage de testicules pendant qu’on discute de jazz.

Lorsqu’elle est bien réalisée l’alternance des points de vue nous pousse à enchainer les chapitres à une vitesse folle. Cet été j’ai eu l’occasion de me replonger dans les Sept Couronnes de George R.R. Martin avec A Dance with Dragons et la formule est simple : un chapitre se termine par un cliffhanger mais le lecteur ne pourra connaitre la suite qu’après avoir lu les chapitres des autres personnages qui font eux même suite aux cliffhangers mis en place précédemment. Une fois l’engrenage lancé, il est difficile de l’arrêter et on tourne les pages les une après les autres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.

Ce n’est malheureusement pas le cas avec 1Q84 et ses deux (puis trois) points de vue.

Puisqu’il ne se passe jamais rien, la plupart des chapitres commencent par une longue rétrospective, un monologue raconté à la troisième personne (c’est le premier roman de Murakami qui ne soit pas à la première) qui enterre définitivement le peu de rythme qu’aurait pu avoir la narration.

A la fin d’un chapitre, on est moins enclin à se jeter sur le suivant quand on sait qu’il faudra d’abord se frayer un chemin à travers quatre pages de souvenirs et autres ruminations. Et lors de la période la plus creuse du Book III, tous les chapitres se ressemblent et redisent plus ou moins la même chose. Les protagonistes restent cloitrés dans les cages où ils se sont eux même enfermés et ressassent leur malheur sans jamais vraiment faire d’effort pour en sortir.

Au cours de la lecture je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il y avait trop peu d’action pour provoquer ces réflexions de façon pertinente. En descendant une échelle, Aomame se remémore des vacances passées avec sa meilleure amie. Il n’y a pas qu’elle qui soit surprise par une telle association d’idée et je me suis souvent demandé si l’auteur n’essayait pas désespérément de caser ces flashbacks là où il le pouvait.

De même, le titre que Murakami avait en tête au moment de se lancer était 1985, suffisamment proche de celui de George Orwell pour en évoquer le sentiment tout en étant assez distinct pour ne pas tromper le lecteur qui s’attendrait à retrouver les thèmes du contrôle de l’information, de la confusion de la pensée et de l’appauvrissement du langage, tous absents de l’œuvre de Murakami. Pas de chance, Anthony Burgess était déjà passé par là et c’était déjà pris. Au final 1Q84 est un titre anecdotique, trompeur et surtout un jeu de mot absolument gratuit.

Crédible et Pas crédible au comptoir d’un bar de Roppongi

Bien entendu, la différence entre la réalité et la fiction étant l’un des principaux thèmes du livre, il est normal qu’il y ait des passages qui sonnent faux. Après tout le monde de 1Q84 n’est pas exactement celui de 1984.

Seulement ce côté surréaliste n’apparait pas toujours là où on pense le trouver. Avant l’introduction d’Ushikawa — et en mettant de côté les ridicules complexes d’Aomame sur sa poitrine — j’avais l’impression que tout le monde était beau et parfait dans ce roman. Tout le monde est tellement formidable que j’ai à plusieurs reprises soupçonné Stéphanie Meyers d’être l’écrivain fantôme de 1Q84, tout comme Tengo est celui d’Air Crysalis.

Quoi que les personnages fassent, ils le font bien. Tengo est un génie des mathématiques et un écrivain hors pair. Jeune, il ne lui a pas fallu plus de deux semaines pour apprendre à jouer de la timbale si parfaitement qu’il en faisait pleurer des adultes. Sans compter qu’il arrivait systématiquement en final lors des compétitions de Judo. Adulte, il couche avec une femme mariée qui trompe son mari juste pour lui parce qu’il n’a jamais été satisfait par ses multiples aventures avec ses belles étudiantes.

Il y a un moment où la pilule devient vraiment difficile à avaler.

Haruki Murakami (Photo par Sipa Press / Rex Features)

Peu importe que la fiction et la réalité s’embrassent dans le monde de 1Q84, on pourrait s’attendre à ce que les protagonistes ne soient pas des dieux vivants qui manquent juste d’un peu de motivation.

Et à côté de ces demi-dieux, il y a des personnages qui ressemblent à des clichés sur pattes. La scène où Tengo est au bar avec trois infirmières m’a fait penser à un anime harem au meilleur de sa forme. La façon dont les trois femmes roucoulent le nom du héros en se tortillant est tellement ridicule que je ne peux pas me résoudre à imputer ça au traducteur. (D’ailleurs le passage de flambeau entre Jay Rubin et Philip Gabriel entre les Book I&II et le Book III se fait de façon totalement transparente, ce qui mérite d’être salué.)

Moins spectaculaire mais tout aussi détracteur, le manque apparemment volontaire de cohérence dans tout ce qui touche au fantastique m’a propulsé hors du livre à au moins deux reprises.

La première est l’apparition imprévue des Little People en chair et en os. En tant que lecteur je me doutais bien que la nouvelle Air Crysalis racontait des évènements réels mais je pensais plus à une métaphore qu’à quelque chose d’aussi littéral. Ce n’est pas la première apparition du fantastique dans le récit, mais le ton parait déplacé. Voir des petits hommes surgir sur la scène et se mettre au travail en chantonnant rappelle plus Disney qu’autre chose.

Une fois cette première surprise — et déception — passée, on s’y habitue et le récit arrive à redorer légèrement le mystère qui entoure ces petits êtres qui auraient dû rester invisibles jusqu’à la fin.

Irrattrapable en revanche est l’apparition d’un fantôme qui frappe aux portes des protagonistes. S’il est difficile — aussi tard dans le récit — d’appréhender l’idée que le monde de 1Q84 a aussi des fantômes, le fait qu’ils n’aient rien à voir avec les Little People est la goute d’eau qui fait déborder le vase. Cette énième digression de l’auteur parait complètement aléatoire et gratuite, comme s’il ne pouvait résister à l’appel d’une idée cool qui n’a pourtant pas sa place dans le récit.

Le fusil de Chekhov est enraillé

Murakami nous dit clairement à travers ses personnages que la façon dont on raconte des histoires a changée et que le Chekhov’s Gun n’est plus forcément pertinent. J’ai joué le jeu pendant trois tomes, mais à la fin je ne peux que secouer la tête avec désapprobation.

Surtout que dans son cas c’est toute l’armurerie qui a pris l’eau.

La caractérisation des personnages est riche mais anecdotique. L’attrait d’Aomame pour les hommes de la quarantaine qui ressemblent à Sean Connery nous est martelé dans le Book I puis disparait complètement par la suite. De même pour sa passion pour l’histoire qui est longuement mentionnée dans un taxi pour être oubliée à jamais. Quel est l’intérêt de nous dire qui est Aomame si ça n’a pas d’influence sur l’intrigue ?

Elle lit longuement Proust dans la solitude de son appartement mais semble ne jamais en retirer la moindre clé pour comprendre ce qui l’entoure. Alors pourquoi Proust et pas un autre auteur ? Est-ce que c’était juste une façon pour Murakami de citer l’un de ses propres héros ?

Pourquoi insister sur un fait divers dans le journal si c’est pour ne plus jamais en parler par la suite ?

"And beside it, a small green, misshapen moon snuggled close."

Murakami admet l’avoir joué à l’improviste, parce qu’écrire une histoire arrêtée depuis deux ans ne le branche pas. C’est un sentiment que je comprend, avec lequel je peux sympathiser. Mais malgré ça je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est la raison pour laquelle 1Q84 m’a en déçu. Sans cette préparation qui permet de s’arrêter sur une vision, sa trilogie se transforme en une série de chapitres aussi arythmiques qu’anecdotiques qui n’ont pas de finalité commune.

Au final, il y a trop de matière pour l’histoire de retrouvailles que Murakami voulait conter et pas assez pour en faire un vrai mystère fantastique. Je pense sincèrement que 1Q84 aurait gagné à tenir en un seul volume, en retirant tout ce qui ne contribue pas à l’histoire qui est vraiment racontée.

La conspiration des poudres (aux yeux)

Mais même après avoir écrit tout ça, je dois toujours vous avouer que j’ai vraiment apprécié la lecture de 1Q84.

L’avantage d’une trilogie, c’est qu’il y a toujours un après. Même s’il ne s’était toujours rien passé à la fin du Book I, j’avais l’espoir que la machine se mettrait vraiment en route dans les deux autres volumes. Alors certes, le livre commence doucement et part sur la tangente régulièrement, mais ça n’a rien d’un pêché capital.

Je ne savais absolument rien de 1Q84 et de son auteur avant que la Sinfonietta de Janáček ne résonne dans ma tête pour la première fois. Je ne savais pas à quoi m’attendre, et par conséquent je pouvais m’attendais à tout.

La promesse d’une intrigue m’a menée en bateau du début à la fin et j’ai apprécié la croisière. A vrai dire ce n’est pas grave si c’est long, je me suis dit qu’au final ça n’en serait que plus valorisant.

Pourtant Murakami n’a pas tenu cette promesse. Plus le pourcentage en bas de page augmentait et plus la situation stagnait. Je savais bien que Murakami n’expliquerait pas la dimension paranormale de ce monde si proche et pourtant si différent. Ce n’était pas un problème. Je m’étais fait à l’idée que le mystère du souvenir d’enfance de Tengo ne soit jamais vraiment résolu. Je ne voulais pas savoir ce qu’étaient les Little People et j’aurais préféré qu’ils n’apparaissent jamais en personne. Un personnage parle de réincarnation et je hoche la tête en silence.

C’est lorsque le compteur atteignit les 97% que j’ai commencé m’inquiéter. Est-ce qu’il va vraiment y avoir une fin ? Est-ce qu’une quelconque intrigue va se conclure de façon satisfaisante ?

Puisque les analogies sont monnaies courantes dans 1Q84, celle qui suit me parait appropriée. Prenez une partie d’échecs et imaginez que les pièces se mettent lentement en place, chaque joueur éprouvant un peu les limites de l’autre sans jamais lancer de véritable offensive. A la fin vous vous attendez à une conclusion rapide, l’un des joueurs frappe et le gigantesque stratagème est révélé, c’est une réaction en chaine qui ravit les spectateurs.

Ce n’est pas ce qui arrive à la fin de 1Q84. A la place les deux joueurs décident d’arrêter la partie et de ranger les pièces dans leur coffret. Quelle était la stratégie ? Y en avait-il seulement une ? C’était quoi les enjeux au juste ?

C’est avec un véritable dégout que j’ai terminé ma lecture. J’ai suivis cette lente partie d’échec avec des étoiles dans les yeux en pensant assister à une vraie conclusion. Mais au final je n’aurais vu qu’une série de coups aléatoires qui s’arrêtent spontanément sans qu’il n’y ai jamais eu de véritable conflit.

Et c’est peut être ça la véritable conspiration, le mensonge d’état et le génie de Murakami. Mais arrivé à ce niveau là, je n’y crois plus. Comme le dit le proverbe : on peut tromper une fois mille personnes, mais on ne peut pas tromper mille fois une personne.

 

Say it is only a paper moon
hanging over a cardboard sea,
But it wouldn’t be make believe
If you believed in me.