5 leçons à tirer de Guilty Crown

Quand l’excitation fiévreuse entourant Guilty Crown est parvenu jusqu’à moi, quelques avis réservés l’accompagnaient. Je me suis donc lancé en me disant qu’au pire ce serait une série assez anecdotique. J’admets volontiers être bon public, mais il y a des fois où ça ne passe vraiment pas.

Heureusement, pour ceux qui s’intéressent à l’art de raconter des histoires, il y a toujours des leçons à tirer d’une œuvre, qu’elle soit excellente ou catastrophiquement mauvaise.

Bien entendu, attention aux spoilers.
Si vous n’avez pas encore vu la série et comptez le faire, passez votre chemin. Sur la série s’entend 😉

1. Ne pas s’éparpiller

Guilty Crown m’a vraiment donné l’impression d’être une série qui veux tout faire.

En tant que créateur, je connais bien la tentation d’inclure tous les éléments qu’on aime dans l’œuvre sur laquelle on travaille. Plus le projet est long et plus on a envie d’aborder les sujets qui nous tiennent à cœur dans son contexte.

Comme Guilty Crown le prouve, c’est une erreur. Il faut savoir attendre, garder une vision claire pour le projet en cours et réserver le surplus d’idées et de thèmes à explorer aux prochains projets.

Dans Guilty Crown, les scénariste ont décidés d’inclure une rébellion contre l’autorité, un amour incestueux, une communauté infantile à la Lord of the Flies, une corruption par une substance extra-terrestre, une rivalité entre scientifiques, une genèse à la Adam et Eve, un jeune homme qui sort de sa coquille, une jeune fille qui surmonte son handicap, etc, etc.

Bien entendu, aucun de ces sujets n’est abordé en détail et par conséquent, aucun n’a de réelle influence sur le spectateur. Le survol rapide de chaque concept condamne la série à n’aborder que l’aspect émergé de l’iceberg, celui qui est déjà évident, connu de tous, et par conséquent cliché.

S’il y a une leçon à tirer de Guilty Crown, c’est qu’il ne faut pas avoir les yeux plus gros que le ventre. Ça ne sert à rien d’aborder tous les sujets si c’est pour n’en explorer aucun. Les séries qui se concentrent sur une seule notion sont en général bien plus marquantes, voir notamment mes articles sur Evangelion, Code Geass et Gurren Lagann.

L’opening faisait presque envie…

2. Être soi même

Le fan-service peut avoir d’innombrables facettes, souvent positives. Après tout, donner à son audience ce qu’elle veut est une bonne chose, pas vrai ? Le problème c’est quand cette audience est composée d’otakus (dans le sens original et péjoratif du terme). Je ne vais pas parler ici des gros plans centrés sur l’anatomie, ni des personnages inclus juste parce que (genre… Tsugumi), ni du harem qui se forme autour du héros, ni de la tenue vestimentaire d’Inori complètement surréaliste, ni des cris de plaisir quand le héros extrait un Void, ni de… etc etc. Guilty Crown est une série conçue pour jouer sur les fétiches de son audience cible, j’ai trouvé ça dérangeant et répugnant mais il y a derrière une autre leçon qu’on peut tirer.

Une figure maternelle qui se respecte vit en sous-vêtements et boit de la bière. C’est bien connu.

Les références à d’autres œuvres font parties du fan-service : c’est est un bon moyen de dire à l’audience qu’on reconnait ses gouts et qu’on les partage. Mais Guilty Crown tombe très rapidement dans l’abus.

D’une façon générale, faire une référence lors de la scène d’introduction d’un personnage me semble être une très mauvaise idée. Peu importe la façon dont Ouma Haruka (la belle-mère du héros) se comporte par la suite, le fait qu’elle soit présentée comme un clone de Katsuragi Misato d’Evangelion la relègue au rang d’extra sans intérêt.

Et pour rejoindre le point précédent, il vaut mieux réfléchir à deux fois avant d’emprunter un élément d’une autre œuvre. Le fait qu’Inori soit une chanteuse et que ses chansons puissent freiner le virus Apocalypse semble être un hommage à la série Macross, mais cet aspect est si anecdotique qu’il semble artificiel. Loin de contribuer à la personnalité d’Inori, la seule scène où elle chante dans ce but m’a évoqué un scénariste souhaitant intégrer un peu de Macross dans sa série.

Faire plaisir à son public, d’accord, mais attention à ne pas perdre sa propre identité dans un flot de références et de clichés. Après tout, comme le disait Alan Moore, si l’audience savait ce qu’elle voulait ce ne serait plus l’audience.

Antagoniste passionné ? Check. Cheveux flashy ? Check. Œil gauche mécanique ? Check.

3. Ne pas négliger les personnages secondaires

Les personnages sont les briques de toute histoire. C’est l’élément magique qui lie l’audience à l’œuvre. Après tout, une histoire se résume à un personnage qui veut quelque chose qu’il ne peut pas obtenir. Ce personnage doit changer afin d’obtenir ce qu’il veut. Le character arc est le chemin psychologique qu’il prend pour y arriver.

Sans character arc, il n’y a pas d’histoire et l’intrigue tourne en rond. Dans Guilty Crown, l’arc du protagoniste — Ouma Shû — est évident : il passe d’un garçon mal assuré à un leader responsable.

Le problème c’est quand on arrive aux personnages secondaires.

Premièrement, il est difficile de bâtir un character arc pour un personnage qui ne sait pas ce qu’il veut. Le vieux scientifique moustachu Keido complote à priori pour épouser Inori, la gamine qui a deux de tension, et ainsi devenir l’Adam de cette Eve présumée et modeler les générations futures à son image. Narcisse serait fier.

Et puis en fait non. Après un premier revers, Keido — réalisant peut être qu’Inori est un peu jeune pour lui — décide d’être un vieux scientifique moustachu et revanchard à la place. Il se range gentiment et abandonne toute forme d’ambition jusqu’à la fin de la série, comme si son plan machiavélique et socialement répréhensible pour devenir Adam n’était qu’une lubie. Un personnage qui ne veut rien est un personnage qui ne change pas, et par conséquent l’audience n’a aucune raison de s’intéresser à lui.

Admirez la passion dans ses yeux… Dommage qu’elle ne dure qu’un épisode.

Deuxièmement, il est encore plus difficile de construire un character arc pour un personnage qui ne sait pas qui il est. Le pilote de mécha Daryl est un sans-personnalité fixe.

Daryl est d’abord introduit comme un ace-pilote sanguinaire, maniaque de la propreté, qui est capable d’assassiner une mère devant son gosse juste parce qu’elle l’a touché. Ce trait de personnalité ne sera plus jamais réutilisé.

Ensuite Daryl devient un bâtard désavoué par son père qui cherche à se venger de son géniteur. Une fois que c’est fait, il reste sur le banc de touche et se contente du rôle anecdotique qu’on veut bien lui donner jusqu’à la rencontre qui… ne changera absolument pas sa vie. Non, désolé, rien à voir par ici, circulez. Daryl décide alors qu’il doit y avoir de l’amour dans un meurtre et décide de se faire le champion de cette idée, du moins jusqu’à ce que l’arrivée d’un ancien ennemi à la tête de sa faction réveille en lui un côté loyal et rebelle qui durera assez longtemps pour permettre aux protagonistes de s’échapper. Ensuite il redeviendra un psychopathe souhaitant massacrer ceux qu’il vient de sauver pour le compte de son ex-ennemi qu’il ne pouvait pas accepter deux épisodes plus tôt. Et parce que tous les méchants doivent connaitre la rédemption, son supérieur hiérarchique lui demande poliment de devenir gentil à l’avenir.

Qu’est-ce que l’audience est censée ressentir si ce n’est la confusion la plus extrême ? Il n’y a rien à aimer et rien à haïr dans un personnage fait de sables mouvants.

Et ma psychose du jour est…

Enfin, certains character arcs comme celui d’Arisa, la présidente du conseil des élèves, n’ont tout simplement pas de conclusion. Son arc va de A à B et tombe en panne.

La leçon à en tirer est claire : il ne faut surtout pas négliger les character arcs des personnages secondaires. Ça ne suffit pas de montrer l’évolution du protagoniste, tous ceux qui l’entourent doivent bénéficier du même traitement au risque de paraitre inintéressants et artificiels.

4. Partir des personnages, pas de l’intrigue

Je pense qu’une bonne partie des problèmes ci-dessus viennent de l’approche “plot-first” qui émane de Guilty Crown.

J’ai brièvement parlé de cette démarche et de son opposée (“character-first”) dans mon article sur Durarara!!. Concrètement, la démarche “plot-first” consiste à déterminer les évènements et les situations avant les personnages et leurs personnalités. Ça peut marcher, bien entendu, et un scénariste utilise souvent un mix des deux méthodes pour bâtir son histoire. Mais attention, cette démarche présente des écueils qu’il faut soigneusement éviter. Ce que Guilty Crown ne fait pas du tout.

Les symptômes sont visibles. J’ai déjà évoqué les personnages qui changent de but pour accommoder ce que les scénaristes requièrent d’eux, mais il faut ajouter à ça les situations forcées et de nombreuses incohérences qui révèlent le caractère purement artificiel des personnages.

Les étudiants se révoltent contre Shû en apprenant que si leurs Voids sont détruits, ils mourront avec. Une vague de panique s’empare de l’école et amène la démise du héros alors que… le plan original qui les motivait à le suivre impliquait d’affronter des méchas armés de machine guns. Autant dire qu’ils ont plus de chance de se prendre une balle dans la tête que dans leur Void. Mais il fallait bien une raison pour qu’ils le suivent et une raison pour qu’ils le lâchent, pas vrai ? Je ne parle même pas du vieux papy-samurai qui n’a pas vu Indiana Jones ou d’Haruka — docteur de profession — qui est soulagée de voir son fils perdre son bras et trainer plusieurs jours dans un caniveau sans soins.

“Je me sens pas en sécurité avec mon Void exposé comme ça…”

Quelques plot-holes par-ci par là ne m’ont jamais empêchés d’apprécier une bonne série, à condition d’avoir des personnages forts qui restent eux même pour compenser. Moralité : travailler sur les personnages, l’intrigue suivra. L’inverse est déjà beaucoup plus hasardeux.

5. Ne pas tirer sur la corde pour rien

J’ai gardé ce point pour la fin, parce qu’il est déjà beaucoup plus subjectif. J’imagine que tout le monde ne sera pas d’accord avec moi, mais je déteste les flash backs qui essaient absolument de tout relier.

Y avait-il vraiment un intérêt à faire de Gai l’ami d’enfance de Shû ? A part perdre une large dose de crédibilité, ça n’apporte rien à leur relation par la suite. Au contraire, j’ai trouvé que ça l’affaiblissait. L’admiration et la jalousie de Shû pour Gai perdent de leur mordant quand on apprend que Gai s’est lui même modelé sur le jeune Shû. Alors oui, la boucle est bouclée mais à quel prix ?

Mais pire encore, faire de Shû le responsable indirect du Lost Christmas m’a fait grincer des dents. Quelle coïncidence ! Surtout qu’à aucun moment dans la série il ne porte le poids de cette responsabilité. Alors quel intérêt ? Pourquoi vouloir à tout prix en faire une histoire de famille et transformer machin en ami d’enfance et bidule en beau-frère ?

Surtout que pour moi le prix à payer a été la romance principale. Désolé mais je ne peux pas approuver cette relation entre Shû et le clone de sa sœur. Même en admettant que je puisse ressentir le moindre intérêt pour l’apathique Inori, le relent incestueux décomplexé me dégoute. Cyniquement, je me dit que c’est peut être pas l’avis de l’audience cible…

Par pitié, non…

Quoi qu’il en soit, j’aurais volontiers supprimé les flash backs sur le Lost Christmas et conservé le voile de mystère sur cette tragédie. Dans le milieu de l’horreur, on dit que les créatures qu’on ne voit jamais sont les plus terrifiantes. Je pense qu’on peut dire la même chose des catastrophes.

S’il faut vraiment que le protagoniste ait des origines ou un passé spécial, il vaut mieux faire en sorte que ce soit clair dès le début. Apprendre au milieu de la série que le héros est en fait le fils du chercheur qui a développé le virus qui lui donne ses pouvoirs, que sa sœur est l’instigatrice de la catastrophe et que son ami d’enfance est le chef des rebelles qu’il n’a pas reconnu est une révélation bien pauvre.

6. Bonus

Si vous octroyez à votre protagoniste la capacité de voler, ne le laissez pas ensuite mener ses troupes vers la bataille finale à bord d’une trottinette électrique. C’est… non. Juste non.

Shû sur son cheval de bataille…