De l’appréciation d’une oeuvre

Il m’arrive parfois de me dire que je suis bon public. Tout le monde connait cette expression, elle est utilisée pour désigner quelqu’un qui n’est pas difficile à satisfaire, qui n’a pas de grandes attentes en matière d’art.

L’une des forces d’Internet est qu’il met en relation tout le monde, donnant une voix à ceux qui n’en auraient pas eu sans lui. Avant la démocratisation du Web c’était les critiques (ou reviewers, je vous renvoi à un autre article pour la différence entre les deux) qui avaient le monopole de l’opinion.

Bien sûr, le bouche à oreille existait mais restait très limité par rapport à ce que l’on peut voir maintenant. Ceci dit je dois vous avouer que c’est très théorique et que je n’ai jamais connu une telle époque puisque j’ai grandis avec (et sur ?) Internet. Pour le meilleur et pour le pire.

Du coup j’ai constamment l’occasion de confronter mes opinions sur une œuvre à celle des autres. Rarement de façon ouverte puisque j’ai perdu le gout pour la confrontation avec les années et discuter de façon raisonnable sur le Web peut s’avérer pour le moins difficile. Mais ça ne m’empêche pas de voir l’avis des autres et de les comparer aux miens, et cet exercice m’a obligé à faire un constat.

Soit les gens sont tous des frustrés et des blasés de la vie… soit je suis très bon public.

Même si je ne doute pas que le Web puisse être un aimant à frustrés, j’ai quand même une politique sur les avis divergents : si tout le monde a tort sauf moi, il n’est pas inutile de se repencher sur la question.

Un exemple de public difficile à satisfaire

Les fans contre-attaquent

Donc oui, il m’arrive très souvent d’aimer ce qui est majoritairement détesté. Histoire de donner un exemple concret et qui parlera à pas mal de monde, l’idée pour cet article m’est venu en découvrant le film documentaire The People vs George Lucas. Je n’ai pas eu l’occasion de le voir, si ce n’est la bande annonce et quelques interviews de son réalisateur.

Tout le monde connait Star Wars. C’est l’un des piliers de la culture moderne (occidentale mais aussi orientale !) et le premier film est considéré comme ayant révolutionné Hollywood. Certains le lui reprochent, considérant que “c’était mieux aaaavant” mais dans l’ensemble le film et ses deux suites sont  encensés et respectés partout à travers le monde. On est probablement aussi proche de l’unanimité que se faire se peut.

Le problème étant les trois autres films, ce que les fans appellent “la Prélogie” (mélange de préquels et de trilogie) en opposition à la Trilogie originale des années 70-80.

Hé George, dis bonjour à tes fans en colère !

Il se trouve que j’ai un peu trainé sur des forums de fans entre la sortie des épisodes II et III et que j’ai pu observer ce rejet de près. Et ce que j’ai vu m’a surpris, moi qui ai aimé ces trois films. Oui, j’aime la Prélogie. Beaucoup. Certes pas autant que la Trilogie mais j’ai pu constater que mes raisons pour ça n’étaient pas les même que pour la majorité des “fans”.

Je pourrais vous parler de nostalgie, de la façon dont on est impressionnable à l’age de 6 ans ou de notre attirance subconsciente pour le Monomythe, je pourrais évoquer la puissance de ce qui est évoqué mais jamais montré et de l’imagination du spectateur (c’est l’une des raisons pour laquelle Tolkien ne voulait pas publier le Silmarillon), l’appel du manichéisme et de la victoire de David sur Goliath.

Mais étrangement, ces raisons ne sont que rarement évoquées. Pourquoi les gens détestent-ils autant la Prélogie alors ? A cause de Jar Jar Binks… Et des midichloriens (un concept vaguement scientifique sensé expliquer la Force). Et à cause du Yoda en images de synthèse ou des acteurs un peu trop connus à leur gout. Autant de choses que je qualifierais volontiers de détails.

Oui Jar Jar Binks m’insupporte, mais est-ce une raison suffisante pour gâcher un film ? Voir même gâcher ce qui est pour eux une passion ? Une passion c’est quelque chose de très fort, il faut y aller pour ruiner une chose pareille. Comment est-il possible que le comical relief du film soit capable d’un tel prodige ? Et pourquoi cela ne me fait pas le même effet alors que mon entourage pourra tristement témoigner de ma très déraisonnable adoration pour Star Wars ?

Jar Jar Binks avant son éxecution par une horde de fans furieux

C’est la question que je me suis posée, et pendant longtemps la réponse a été “parce que je suis bon public”. Mais maintenant je pense que c’est plus compliqué que ça, plus intéressant que ça.

Un moment de gloire

Do you know what makes a movie work? Moments. Give the audience half a dozen moments they can remember, and they’ll leave the theater happy.

Rosalind Russell (d’après William Goldman)

Tout est dans la façon de compter les points.

Vous vous souvenez des dictées au collège ? On part de vingt et on enlève à chaque faute : un demi point pour une erreur d’accent, un pour l’orthographe et deux pour la grammaire. En comparaison la notation classique c’est de partir de zéro et d’octroyer des points à chaque fois qu’on trouve quelque chose de juste ou de bien.

Et bien je me demande si ce n’est pas exactement la même chose pour notre appréciation des œuvres. Il y aurait donc deux façons de voir les choses : en retranchant des points ou en en octroyant.

Je pense que la plupart des gens fonctionnent à rebours, comme pour les dictées. Chaque chose qui ne leur plait pas ternis un peu plus leur appréciation de l’œuvre. Cela donne bien sûr des gens très critiques puisqu’on tombe rapidement à zéro (et oui, comme pour les dictées :D).

Et c’est sans aucun doute le cas pour ces pseudo-fans aigris. Chaque apparition de Jar Jar à l’écran ou chaque mention aux midichloriens retranchent des points jusqu’à arriver au stade du “c’était nul”. Ils sortent du cinéma en pleurant parce que George Lucas a ruiné leur passion (véridique).

Vous vous en doutez, je ne fonctionne pas comme ça. Je pars du principe qu’une œuvre a quelque chose à m’apporter et qu’elle ne peut rien m’enlever. Même si The Phantom Menace est nul, cela ne va pas m’enlever mon amour pour The Empire Strikes Back. Il n’est pas possible de “ruiner” une série ou une franchise juste en lui donnant une suite ou une adaptation qui me déplait. Et heureusement, sinon j’aurais des comptes à régler avec Brian Herbert et David Lynch.

David, la prochaine fois lis le bouquin que tu adaptes, merci.

Là où certains n’ont retenus que les pitreries de Jar Jar moi j’y ai vu une excitante course de modules et une belle analogie de l’incendie du Reichstag. Oh et puis Darth Maul quand on a dix ans ça impressionne. Autant d’éléments qui contribuent à donner des points, même si le reste ne me plait pas. Au final je prend ce que j’aime et je laisse le reste de côté plutôt que de faire l’inverse en me fixant sur ce qui ne me déplait et du coup d’abandonner ce qui est bon à prendre.

Ce n’est pas la première fois que je dis ici que Code Geass est mon anime favoris, et c’est justement ça : une suite de moments mémorables. Même s’ils sont reliés entre eux par des ficelles grosses comme des maisons et sont complètement improbables, ça n’a pas d’importance.

Une scène impressionnante, mémorable ou émotionnelle m’apporte quelque chose et pour ça je dis grand merci. Le reste ? Je l’oublie, ça ne m’empêchera pas de dormir la nuit.

Alors bien sûr c’est toujours mieux s’il n’y a pas de gros défauts, mais il faut quand même apprécier les bons côtés même quand ils sont mal entourés. Tout rejeter en bloc revient un peu à jeter le bébé avec l’eau du bain selon moi.

Complètement improbable mais pardonné car complètement inoubliable

Enfin… probablement

Dans quelle proportion les deux façons de voir sont-elles représentées ? Je l’ignore, la citation de Rosalind Russell a l’air de dire que je ne suis pas une exception, même si ce n’est pas vraiment ce que je constate d’ici. Mais encore une fois, c’est souvent une histoire de minorité vocale. Ceux qui ne sont pas contents l’ouvrent toujours plus que ceux qui le sont.

Après, tout ça n’est qu’une réflexion sur la question, une théorie si vous voulez. Je n’ai pas fait d’études de psychologies ou quoi que ce soit. Je suis peut être juste bon public et si c’est le cas je dois bien avouer que c’est cool. Après tout, être en mesure d’apprécier plus d’œuvres est une bonne chose, non ? On dit bien que les ignorants sont bénis…

Et vous, comment comptez-vous les points ? Ou avez-vous une toute autre façon de juger une œuvre ?