Du livre au film – Mon problème avec Hollywood

Hollywood a un problème. Beaucoup croient qu’ils manquent d’idées, mais j’imputerai plus leur médiocrité à un manque de courage.

Je ne leur jette pas la pierre. Quand une enseigne aussi prestigieuse que Metro-Goldwyn-Mayer fait banqueroute en 2010, menaçant d’emporter dans sa tombe une franchise présumée immortelle comme James Bond, il y a de quoi se poser des questions. Producteur est un métier risqué, surtout quand on joue avec des sommes aussi colossales qu’un budget de blockbuster. On dit qu’Hollywood parie sur un ou deux gros succès par an pour rentabiliser tous les autres échecs.

Puisque le succès est aussi crucial que difficile à atteindre, je comprends leur souhait de partir sur une base qui a déjà fait ses preuves. D’où leur besoin boulimique d’adapter tout ce qui leur passe sous la main.

Y compris mes livres préférés.

Avec le temps j’ai appris à craindre Hollywood, le voyant comme un rouleau compresseur écrasant tout ce que j’aime sur son chemin. Je me réjouis chaque fois qu’un projet s’enlise, perd un réalisateur ou voit son script jeté à la déchiqueteuse. Mais je sais que ce n’est qu’une question de temps. Un jour ou l’autre, ce livre vivra dans l’ombre d’un film.

On comprend que le choix du matériau d’origine est purement financier quand le manga anti-américain Akira, est projeté d’être adapté… par des américains pour une audience américaine.

Akira est marqué par le traumatisme d'Hiroshima et Nagasaki et l'occupation américaine

Les travers d’Hollywood sont bien connus. Quarante ans après, l’ombre du Code Hays continue de hanter cette industrie.

Qui a été surpris de découvrir Susan Calvin sous les traits d’une jeune beauté au lieu d’une vieille femme frigide dans I, Robot ?

Qui a été surpris de voir que le film I’m Legend troquait la nouvelle société de vampires par de stupides zombies ? Qui a été surpris d’apprendre sa fin originale — plus proche du roman bien que toujours lointaine — coupée au profit de quelque chose de plus conventionnel, qui ne pousse pas le spectateur à se remettre en question ?

Qui a été surpris lorsque David Lynch a préféré renforcer le mythe de Jésus dans Dune au lieu de le déconstruire ?

Ce côté aseptisé et “je caresse le spectateur dans le sens du poil” est inhérent à une culture de masse comme Hollywood qui tente de séduire tout le monde sans jamais froisser personne. Mais ce n’est pas le seul problème.

Si ces projets naissent d’un désir financier et stratégique, je ne doute pas que beaucoup sont réalisés avec le désir de rendre hommage.

Même David Lynch l’admet :

I probably shouldn’t have done that picture, but I saw tons and tons of possibilities for things I loved, and this was the structure to do them in.

Mais il a eu tort de croire qu’un film serait une structure adaptée pour accueillir un roman. Les deux médium sont radicalement différents, comme en témoignent les incessantes voix off qui plombent son film.

Transposer un roman sans trahir le matériau d’origine et sans en faire un monstre à la Frankenstein me parait bien plus difficile que de réaliser un bon film original.

Au secours.

Récemment, j’ai appris que le film Ender’s Game était non seulement dans les cartons, mais surtout en plein tournage.

Permettez moi d’avoir mes doutes sur un film mettant en scène des enfants qui se battent à Zéro G et où l’intensité du climax repose entièrement sur la fatigue mentale du héros, chose difficile à retranscrire à l’écran.

Alors que je criais mon désarroi, on m’a demandé ce que je craignais.

Mon problème n’est pas que le film gâche le livre.

Comme le dit l’auteur :

My book was already alive in the mind of every reader.

J’ai adoré les aventures d’Ender et je sais que la vision que j’en ai construite dans mon petit théâtre mental perdurera même après le film.

Je l’ai réalisé l’été dernier, lors de la diffusion de Game of Thrones, la série TV d’HBO adaptant A Song of Ice and Fire, autre de mes romans favoris. Jon Snow est mon personnage préféré et j’abhorre la façon dont Kit Harington le met en scène. Quand je me replonge dans le livre, le visage de certains acteurs s’impriment sur les personnages, mais pas le sien. Ma vision de Jon reste pure, non contaminée par l’image imposée par la TV.

Une chaise qui aurait dû rester vide

Mais il y aura une vague de personnes pour qui Ender’s Game sera un film probablement médiocre un lieu d’un roman exceptionnel.

Combien de personnes jugent le mythique A Princess of Mars à la lumière du très moyen John Carter ? Et l’œuvre de Burrough a la chance de ne pas partager son nom avec le film (pour des raisons absolument ridicules).

Je trouve cette substitution injuste, réductrice, et — selon la qualité du film — potentiellement insultante.

Bien sûr, les excellentes adaptations cinématographiques sont nombreuses (sans être légions). Des adaptations qui ont parfois aidés à sortir un livre de l’obscurité, à le mettre sur le devant de la scène et entre plus de mains. Ma mère m’aurait-elle offert Le Seigneur des Anneaux si la bande annonce du film ne tournait pas en boucle à la TV ?

Globalement, je reste convaincu qu’Hollywood et sa folie adaptatrice fait plus de mal que de bien.

Mais ce qui me chagrine le plus, c’est que l’on considère l’adaptation d’un livre en film comme un accomplissement. Comme si le livre était incomplet, une larve attendant de devenir un papillon — le film. Pourquoi ?

Pourquoi semble t-il y avoir — aux yeux d’un évasif grand public — cette hiérarchisation ? Pourquoi les images qui bougent à l’écran seraient meilleures que celles dans notre tête ?

Pour moi, l’accomplissement reste la publication du livre, pas son adaptation.