Fate / Stay Night – Du sacrifice à la haine

Attention: Spoilers !

“He was the object of everyone’s hate, but he saved people.”

Le Devoir du Roi

Fille cachée d’Uther Pendragon, Arthuria était destinée au trône de la Grande-Bretagne. C’était une époque troublée, où les barbares Saxons menaçaient d’envahir le royaume. La crainte était dans le cœur de tous, la crainte de voir sa vie écrasée par l’étranger sans visage. C’est au milieu de ces gens qu’Arthuria grandit. Mais malgré ça elle n’était pas comme eux, elle savait que son destin serait différent, elle savait qu’ils n’appartenaient pas au même monde. Avec l’aide de Merlin, le magicien du roi, elle cacha sa véritable identité, jusqu’à son sexe, et se fit écuyer d’un chevalier.

Lorsque vint le jour de déterminer le successeur d’Uther, on organisa une compétition : celui qui pourrait retirer l’épée prisonnière du rocher serait roi. Retroussant leurs manches, gonflant leurs muscles et riant pour se donner du courage, tous les chevaliers du royaume tentèrent leur chance. Quand il fut clair que l’épée ne bougerait pas et qu’on se fut suffisamment ennuyé, on organisa un tournoi de joute à la place. Seule restait Arthuria, contemplant l’épée. Alors vint Merlin, aussi espiègle que bienveillant, et il dit à la jeune fille qu’elle seule était capable de revendiquer cette épée.

Si elle le désirait, elle pourrait devenir le roi de Grande-Bretagne. S’il s’était agis de l’un des chevaliers plein d’orgueils, ils auraient surement sautés sur place, criant leur joie. Mais Arthuria savait ce qui l’attendait, et elle n’en éprouvait aucune joie. Merlin lui dit que sa vie telle qu’elle la connaissait prendrait fin au moment même où elle brandirait cette épée. Arthuria cesserait d’exister, donnant naissance au légendaire Roi Arthur.

La fille posa sa main sur le pommeau de l’épée et fut alors capable d’entrevoir l’avenir. Elle vit son futur, et comprit que le magicien avait dit vrai. Non seulement elle devrait abandonner ses désirs et ses joies… mais aussi sa vie. Alors à quoi pensait-elle lorsqu’elle arracha Caliburn à sa prison de roche, à quoi pensait-elle lorsque tous les regards se tournèrent vers l’élu des dieux ? A son pays, sans doute. A ses compatriotes.

Ainsi naquit le Roi des Chevaliers. La jeune fille n’était plus, nul ne connaissait son nom, et aucun n’imaginait qu’elle puisse être une femme. Il est vrai que la magie de Merlin la protégeait, mais c’était encore plus simple que ça : personne ne voulait voir la personne, tout ce qu’ils demandaient c’était un roi.

Tout ce qu’ils demandaient, c’était que quelqu’un les sauves de la menace Saxonne.

Et c’est ce que fit Arthuria. Elle se consacra entièrement à son devoir et n’avait d’yeux que pour la victoire. Elle gagnait toutes les batailles qu’elle menait et avait le respect de ses chevaliers.

Mais la tâche qui lui incombait était impossible. Ne l’avait-elle pas vu ce jour là, en attrapant l’épée ? Cette colline maculée de sang d’où se dressaient d’innombrables épées, telles des tombes. C’était sa fin, son futur… son échec. Elle ne pourrait pas l’éviter, au moment même où elle devenait roi cette fin qui était la sienne était devenue indélébile.

Mais elle continua d’avancer malgré tout, marchant toujours vers la victoire, n’ayant dans ses pensées que son royaume, et dans son cœur ses sujets. Comme tout, la victoire avait un prix. Afin d’empêcher les Saxons d’établir des campements et de se ravitailler, elle fut contrainte de raser des villages qui lui appartenaient. Elle mit le feu aux récoltes des paysans qu’elle avait jurée de protéger afin que l’ennemi ne puisse en tirer profit.

C’était la bonne décision, bien sûr. Tout le monde le savait. Il est parfois nécessaire de sacrifier une personne pour en sauver mille autres. Il est parfois nécessaire de sacrifier un village pour sauver le royaume. Mais quand même… On ne peut sauver que ceux que l’on sauve effectivement, les autres, les sacrifiés, n’ont aucune raison de nous dire “merci”.

Alors que la guerre progressait et que la victoire s’approchait, le ressentiment grandit. Peut être la menace ne se faisait-elle plus aussi pressante, grâce aux efforts du roi, mais les chevaliers se permirent de regarder derrière eux, dans leur sillon. Pour la première fois ils détournaient leurs yeux de leur tâche, et ils ne virent que ruine, peine et désespoir. Arthuria ne les imita pas. Excalibur plantée dans le sol, ses mains sur sa pommeau, son regard se perdait au loin. Non… il ne se perdait pas. Il savait très bien vers où il allait : vers la victoire, le salut du royaume.

Pendant ce temps là, à Cornwall, où on se sentait désormais en sécurité, les ennemis du roi complotaient. La création de Morgane… ce fils qu’Athuria n’avait jamais portée, Mordred, semait le doute dans les cœurs. Il pointait du doigt les ravages commis par le roi, et les gens eurent peur.

Arthuria n’existait plus et le Roi Arthur était semblable en tout point à une épée. Une épée brandie face aux ennemis de la Grande-Bretagne, mais une épée quand même. Inexpressive et dangereuse. Nul n’avait jamais vu le roi sourire, pas même Bedivere qui l’avait observé nuit et jour pour cela. Parce que personne ne la connaissait, personne ne la comprenait, personne ne l’aimait vraiment.

Quand Arhuria revint de ses innombrables batailles, c’est par une rébellion qu’elle fut accueillie. Très vite une guerre civile éclata alors qu’elle essayait de libérer le royaume du joug de Mordred. Cette dernière campagne condamnait la Grande-Bretagne au chaos et à la destruction, le futur qu’elle avait entrevu était devenu réalité… elle avait échoué. Son devoir était de protéger le royaume envers et contre tout, et il n’en restait plus que des ruines, elle n’avait pas pu empêcher la catastrophe.

C’est au sommet de cette colline ruisselant de sang et marquée d’épées, alors que le soleil se levait et qu’elle retirait péniblement son épée du corps inanimé du traitre qui arborait son visage que Bedivere la trouva. Il était le dernier chevalier fidèle à son roi, le dernier à s’être souvenu du sacrifice que ce dernier avait fait pour lui et les siens. Il avait toujours tenté de retrouver l’homme sous la couronne, mais sans succès.

Les blessures d’Arthuria étaient mortelles, mais pour autant son combat ne s’arrêta pas là. Elle avait dédiée sa vie à son royaume et ses compatriotes, et elle entendait bien leur dédier sa mort également. Le pacte était clair : elle deviendrait un Esprit Héroïque officiant pour le Monde si elle obtenait le Saint Graal. Cette machine capable d’accorder n’importe quel vœu lui permettrait de changer le passé. Si elle n’avait pas réussi à sauver ce qu’elle avait juré de protéger, si elle n’avait pas pu être un roi digne de la Grande-Bretagne, alors quelqu’un d’autre aurait dû prendre sa place. Avec le Saint Graal, elle pourrait refaire l’épreuve de la sélection, et s’assurer que quelqu’un de plus fort qu’elle devienne roi.

Elle n’y trouverait aucun salut, même ainsi elle ne pourrait pas revivre la vie dont elle avait été privée, elle ne pourrait jamais redevenir la jeune Arthuria. Elle serait pour toujours cette épée que l’on appelle “roi” et mènerait d’autres batailles au nom du Monde. Le plan était sans faille : puisqu’elle était déjà un Esprit Héroïque, cela signifiait qu’un jours ou l’autre elle obtiendrait bel et bien le Graal. La conséquence ne pouvait avoir lieu sans la cause.

Tout changea quand Saber rencontra le jeune Emiya Shirou et comprit enfin que vouloir changer le passé c’est piétiner tous les sacrifices qui ont été faits. Y compris le sien. Acceptant qu’elle avait réellement remplis son devoir, quelles qu’en soient les conséquences, Saber renonça au Saint Graal et pu disparaitre le sourire au lèvre, emportée par le vent.

L’Idéal du Justicier

Ses poumons ne pouvaient plus respirer et ses yeux ne voyaient rien d’autre que du rouge à perte de vue. Autour de lui des gens hurlaient, implorant qu’on les sauves. Certains mourraient sans rien faire, d’autres en essayant de sauver ce qui leur était cher, et il en vit même donner leur vie pour de parfaits inconnus. Les flammes engloutissaient tout autour de lui, elles avaient déjà pris son enfance : sa maison, sa famille, et maintenant elles venaient pour sa vie.

Face au jeune Shirou se tenait une tour surmontée d’un soleil noir, et c’était un symbole de désespoir. Il continua de marcher, errant sans but convaincu qu’il allait mourir comme tous les autres, jusqu’à ce qu’il s’écroule finalement. Lorsque la pluie tomba sur son visage, il fut soulagé, soulagé de savoir que les flammes seraient éteintes. Il s’inquiétait de la santé des autres, puisque pour lui il était déjà trop tard : il allait mourir.

Ce jour là un autre homme marchait au milieu de ces flammes, Emiya Kiritsugu, partiellement responsable pour l’incendie cherchait désespérément des survivants. Durant toute sa vie, il n’avait eu qu’un seul idéal : celui du justicier, le fort qui vient au secours des faibles. Mais en grandissant il avait fini par réaliser que tout cela n’était que chimères. Plus quelqu’un grandit et est confronté à la réalité, et plus se revendiquer justicier devient difficile. L’homme était un Mage et il avait dû tuer pour en arriver là. Refusant d’abandonner son idéal, il supprima ses émotions et changea son cœur en glace. Il quitta la femme qu’il aimait et se mit en quête du Saint Graal, seul capable d’exaucer son vœu de justice.

Pour l’obtenir il tua, encore, tant et plus, chaque balle tirée venait faire un nouveau trou dans son idéal. Lorsqu’enfin il fut confronté au Graal, alors que son idéal allait devenir réalité, il ne vit que la noirceur du monde. Une machine à vœu corrompue qui ne s’exprime que par le malheur. Alors il le détruisit et les flammes de la destruction s’abattirent sur Fuyuki-City.

Quand il trouva le jeune Shirou, au bord de la mort mais toujours de ce monde, et qu’il utilisa Avalon pour le soigner, ce ne fut pas tant le jeune garçon que lui même qui fut sauvé.

A partir de ce jour, le jeune garçon devint Emiya Shirou, fils adoptif de Kiritsugu. Après deux ans de convalescence, ce dernier lui enseigna la magie et tous deux semblaient vivre des jours heureux. Toutefois, ce n’étaient que des apparences. Le mal rongeait Kiritsugu de l’intérieur, et Shirou lui même était vide. Il était mort ce jour là, au milieu des flammes. Son corps avait survécu, mais ni son esprit ni son cœur ne s’en étaient réchappés. Ce n’était pas seulement un traumatisme, il était bel et bien mort.

Cinq ans après la tragédie du Fuyuki-City, alors qu’un parc austère et abandonné recouvrait ce qui avait été la maison de Shirou, père et fils eurent une discussion sur le porche. La lune éclairait leurs visages, mais la lumière blanche ne suffisait pas à expliquer la pâleur d’Emiya Kiritsugu. Il parla de son rêve, demandant à son fils si vouloir être un justicier était absurde. Shirou l’admirait comme son sauveur et comme son père, mais à ce moment là c’est en toute lucidité et du plus profond de lui même qu’il répondit que non. Vouloir être un justicier est un rêve admirable, il y avait quelque chose de beau là dedans. A ce moment même, le jeune garçon qui n’était plus qu’un coquille vide se remplit de nouveau, pour la première fois depuis l’incident il sentait quelque chose prendre place dans son cœur.

Mais pour Kiritsugu, qui avait connu le même sentiment il y a bien longtemps, les choses arrivaient à leur fin. Aussi fort qu’il veuille y croire, la vie l’avait sans cesse détrompé, lui montrant que son idéal n’était que chimère. Il ne pouvait plus être un justicier…

“J’imagine qu’on ne peut rien y faire”, dit alors le garçon, d’un ton résolu, sans le juger. “Alors je prendrai ton rêve.” Si l’adulte tourmenté qu’était devenu Kiritsugu ne pouvait plus embrasser l’idéal du justicier, alors le jeune Emiya Shirou le pourrait. En entendant ces mots, Kiritsugu fut soulagé, comme s’il venait de donner sa croix à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui saurait en faire un meilleur usage. Pour la première fois depuis bien longtemps, la paix s’empara d’Emiya Kiritsugu, le laissant sans défenses contre les innombrables malédictions qui le rongeaient.

C’est ainsi qu’Emiya Shirou succéda à son défunt père, il avait hérité de son nom, de sa maison, mais surtout de son idéal. Il était toujours vide à l’intérieur, à l’exception de cette flamme qui s’était éveillée en lui cette nuit là. Il travailla dur pour être à la hauteur de son père… non, en réalité il devait le surpasser : il devait réussir là où le mage avait échoué. Mais comme Kiritsugu l’avait sauvé, la barre était déjà bien haute, impossiblement haute même.

Cela ne l’arrêta pas. Un soir après les cours, sans savoir que deux jeunes filles l’observaient, à la fois fascinées et choquées, Emiya Shirou tenta de sauter au dessus d’une barre trop haute pour lui. Cet entrainement pour l’athlétisme n’était rien comparé à sa pratique quotidienne de la magie. Sans talent et avec des principes erronées, Shirou mettait sa vie en jeu tous les soirs lorsqu’il laissait son énergie magique le traverser. Conscient de ce fait, il l’acceptait. Il n’avait aucun instinct de préservation, et mettre sa vie en danger ne l’inquiétait pas : il était déjà mort il y a longtemps, et si donner sa vie permettait d’en sauver une autre, alors il le ferait sans hésiter.

Sa vision du monde était simple, et c’est la raison pour laquelle elle était en désaccord avec la réalité. Il n’est pas possible de sauver tout le monde, peu importe le pouvoir qu’une personne acquiers. Emiya Shirou, devenu justicier, dû sacrifier une personne pour en sauver milles. Encore et encore, même s’il comprenait que c’était la seule chose à faire, cette contradiction qui menaçait son idéal le ravageait. Il sauva des gens mais assista à la mort de plus encore, impuissant.

Emiya Shirou connut la défaite et la peine. Il perdit tout ce qu’il était possible de perdre, y compris la femme qu’il aimait. Et quand il n’y eut plus rien à perdre, il continua de se sacrifier pour le salut des autres, tout en cherchant à minimiser les dommages. Peu importe qui mourrait si cela permettait de sauver plus de gens, que la personne soit proche de lui ou non n’entrait pas dans l’équation. Sa justice semblait froide, et certains se demandèrent si son corps était vraiment la seule chose constituée de lames.

On ne le comprenait pas. Il n’agissait pas par appât du gain, il ne demandait rien à ceux qu’il sauvait, il acceptait les blessures des autres sans rien exiger en retour. Ce n’était pas normal. Emiya Shirou ne le comprenait pas, mais comment un garçon vide à l’intérieur de lui le pourrait ? Les gens cherchent à vivre, leur instinct les pousse à prolonger leur existence. Quelqu’un qui pense aux autres avant de penser à lui même est cassé. Il y avait un dysfonctionnement chez Shirou : il ne voyait pas sa propre vie et sa valeur.

Maintenant que ses proches avaient disparus, il ne restait plus personne pour le comprendre, et donc plus personne pour l’aimer. Emiya Shirou ne s’arrêta pas là pour autant, à ses yeux son idéal n’avait rien perdu de sa beauté, il restait quelque chose qui justifiait que l’on se batte, quelque chose pour lequel cela valait la peine de mourir. Il y a longtemps il avait cru que c’était pour se racheter, parce qu’il était le dernier survivant de l’incendie de Fuyuki-City, le seul qui avait survécu aussi bien aux flammes qu’a l’église de Kotomine Kirei. Mais ce n’était pas ça, son idéal était juste magnifique, il ne pouvait pas en détourner les yeux.

Un jour une catastrophe naturelle se produisit, quelque chose qui dépassait les capacités de l’homme. Face à la nature, il n’y a rien que l’on puisse faire, et n’importe qui d’autre l’aurait compris. En réalité, Emiya Shirou le comprenait aussi, mais il ne pouvait pas l’accepter. Impuissant, il se dressa devant le Monde et passa un marché avec lui : en échange du pouvoir, il donnerait sa mort comme Counter Guardian, un Esprit Héroïque qui protège la bonne marche du monde.

Ainsi naquit l’Esprit Héroïque Emiya. Avec ses pouvoirs surhumain il fut capable de sauver une poignée de gens. Ils n’étaient même pas une centaine, ce n’était rien à l’échelle de la catastrophe, mais cela suffisait pour Emiya : il avait sauvé ceux qui n’auraient jamais dû pouvoir être sauvés. Plus encore qu’auparavant, il se distinguait des autres, il appartenait à un monde complètement différent. Une crainte nouvelle se mêlait à l’incompréhension qui n’avait jamais pu disparaitre. Les gens eurent peur de lui et de ses pouvoirs.

Or, on ne peut sauver que ceux que l’on sauve effectivement. Peu importe les intentions du justicier, les pertes sont inévitables. Avec le temps, la tempête ne devient rien de plus qu’un horrible souvenir et on oublie combien les choses furent désespérées. “Pourquoi ne pas les avoir sauvés ?” Cette question commença à apparaitre dans la bouche de certains survivants. Après être arrivé si loin, après tant d’efforts et de progrès il n’était plus ‘celui qui en sauve quelques uns’, mais ‘celui qui ne peut pas en sauver quelques uns’. On oubliait la chance qu’avaient ceux qui étaient sauvés et on souhaitait venger ceux qui n’avaient pas pu l’être. L’aide d’Emiya n’était plus un miracle mais un droit.

Enfin il fut trahis par ceux-là même qu’il avait sauvés, et c’est sur sa propre colline ensanglantée qu’il connut sa fin, ses innombrables épées demeurant comme autant de tombes pour le défunt Emiya.

Mais il ne leur en voulait pas. Sa mort n’avait pas d’importance car il n’avait jamais vu la valeur de sa propre vie. Grâce à son marché avec le Monde, il était désormais capable d’aider les autres même après sa mort, pour l’éternité. C’était une bonne consolation, et c’est avec le sourire aux lèvres qu’il franchit le seuil entre la vie et la mort, une fois de plus ébloui par la beauté de son idéal.

Combien de temps officia t-il comme Counter Guardian avant que cet idéal ne commence à se fracturer ? Lui même ne le sait pas. Il demeure en dehors de l’espace et du temps et est invoqué dans un monde au bord de la catastrophe afin de le sauver. Mais en tant qu’Esprit Héroïque, son domaine est celui des hommes, et par conséquent il ne peut intervenir que dans les incidents d’origine humaine. Afin de prévenir la destruction du monde, celui qui avait consacré sa vie à aider les autres devait désormais les tuer.

Les Counter Guardians ne sont que des nettoyeurs, dépêchés sur les lieux du crime pour stopper l’hémorragie. Il devait tuer le responsable et tous les témoins et innocents qu’il faudrait pour mettre fin à la catastrophe. C’était sa seule mission, sa seule action, sa seule façon d’interagir avec ces gens qu’il aimait tant : le meurtre. Une fois sa mission terminée, son corps disparaissait et son âme retournait en dehors du temps, tous ses souvenirs oubliés. Il ne lui restait qu’une collection de faits désarticulés, il n’avait aucune perception du temps qui passait et tout ce qu’il savait c’est qu’il tuait, encore et encore.

A présent sa personnalité n’avait plus rien à voir avec celle du jeune Emiya Shirou. L’Esprit Héroïque Emiya était un meurtrier au sang froid, sarcastique et apathique. Il réalisait désormais que son idéal n’était rien de plus qu’une chimère, mais même s’il était arrivé à la même conclusion qu’Emiya Kiritsugu avant lui, il avait misé beaucoup plus sur cet idéal, et ses pertes étaient incomparables.

Dans sa folie, il ne lui restait qu’une seule possibilité. Une probabilité absurde qui était sa seule lueur d’espoir dans un quotidien qui, chaque jour un peu plus, violait tout ce en quoi il avait cru. Les chances qu’il soit invoqué comme Servant dans la 5ème Guerre du Graal étaient faibles, mais non nulles. Il pourrait alors rencontrer le jeune garçon qu’il avait été, et causer un paradoxe temporel en le tuant. Il disparaitrait alors, c’était sa seule porte de sortie.

Mais alors que les lames se croisaient, que le bruit du métal s’entrechoquant retentissait dans le hall du château Einzbern, Archer fut une fois de plus ébloui. Devant lui se tenait Emiya Shirou, le garçon qu’il avait été… au bord de la mort et à peine conscient, ce dernier continuait la lutte, encore et encore, inlassablement. Son corps ne pouvait plus le suivre, et il se serait écroulé si Archer n’avait fait qu’un simple pas en arrière.

Mais il ne le fit pas, incapable qu’il était de détourner les yeux, non pas du garçon, mais de la flamme qui brûlait en lui. La flamme qui brûlait en eux, car elle n’avait jamais vraiment disparue. “Ce n’était pas une erreur” tente de dire Shirou, et c’est aussi ce que le cœur d’Archer lui souffle.

L’idéal était pur, peu importe à quel point le monde pouvait être en contradiction. C’était quelque chose qui méritait d’être protégé, et avec l’aide de Tohsaka Rin, il savait désormais que sa jeune incarnation ne commettrait pas les même erreurs que lui. Le passé avait été changé, mais le gouffre d’expérience qui existait entre lui et Emiya Shirou les avaient séparés : ils étaient désormais deux entités différentes. Peu importe que Shirou refuse de faire le pacte avec le Monde ou même qu’il meurt, Archer continuerait d’officier comme Counter Guardian jusqu’à la fin des temps.

Redevenant une dernière fois l’homme qu’il avait été, Archer disparait, confiant ‘son’ futur à Rin.

Le Fardeau du Bouc-émissaire

Il y a bien longtemps, à une époque où le monde était différent et plus proche de l’Age des Dieux, il existait une petite communauté vivant reclus, loin du reste de l’humanité. Ils entretenaient peu d’échanges avec les étrangers et leur isolement avait eu des conséquences néfastes. Encore plus que le sang, c’est les idées qui ont besoin d’être mélangées, d’êtres confrontées au reste du monde afin d’évoluer et de s’enrichir. Privées de cet apport, elles finiront par dégénérer elles aussi.

Cette petite communauté embrassait à l’origine les valeurs du Zoroastrisme, bien que celles-ci furent perdues dans un flot de démence et que seules les croyances et rituels demeurèrent quand la morale et la philosophie disparurent. Au sommet de cette décadence spirituelle était le besoin pour les habitants de cette communauté de faire le Bien. Un Bien absolu qui ne pouvait souffrir de la moindre exception. Un Bien déséquilibré qui n’avait d’équivalent que leur folie.

Malheureusement pour eux, les hommes se révélèrent enclins au Mal malgré leurs efforts, et le pêché existait même parmi eux en dépit de leur dévouement. Une telle chose ne saurait être tolérée, la petite communauté se devait d’agir avant que le Mal ne corrompe leur pureté. Nul ne sait comment l’idée est venue, nul ne sait de quel esprit dément elle fut extirpée, tout comme nul ne sait quelle monstruosité peut se cacher inconsciemment derrière les hommes de Bien.

On suggéra donc que, puisqu’il était impossible de faire le Bien en permanence, il suffirait de pouvoir prouver que l’on fait le Bien en permanence. Autrement dit, il suffit de prouver que l’on n’a pas fait le Mal. Et la meilleure façon de prouver son innocence, c’est de présenter le coupable.

Mais pour cela, il fallait d’abord créer ce coupable.

Illuminés par leur idée nauséabonde, les membres de la communauté désignèrent l’un des leurs. Il s’agissait d’un jeune garçon qui vivait en marge de la société, comme indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Il était trop faible pour se défendre, à vrai dire ils n’auraient pu trouver meilleure cible.

Baptisé du nom de l’esprit mauvais du Zoroastrisme, Angra Mainyu, il devint le Mal en personne. La source de tous les maux, le diable. Nul n’était coupable de ses propres pêchés puisqu’ils tiraient leur source dans ce jeune démon. Maintenant ils étaient purs, ils étaient le Bien et le Bien seul, il n’y avait plus une once de Mal en eux. Peu importe les écrits du Zoroastrisme qui enseignent que les deux cohabitent dans chaque personne, ils s’étaient débarassés du Mal qui était en eux en le mettant sur le compte d’Angra Mainyu. Peu importe les horreurs qu’ils pouvaient commettre à l’avenir, ils n’en étaient pas responsables.

Mais si le jeune garçon était sans défense, il n’était pas sans valeur, et la petite communauté fut obligé de lui inculquer le Mal, de graver ce concept en lui. Ce qu’ils lui firent subir exactement n’est décrit dans aucunes annales à ce jour et gagnerai à ne jamais l’être.

Ce n’était pas seulement eux, mais le monde entier qui était soulagé de son fardeau. Quelques fous reclus dans les montagnes avaient donnés naissance au Mal Absolu, et le monde entier le maudit. Une malédiction par être humain qui foule cette Terre… Mais même si tous le haïssaient, ils l’aimaient aussi. Car il les soulageait, il les délivrait de ce Mal dont ils ne voulaient pas. Il avait été sacrifié pour eux, et bien qu’ils continuaient de le maudire et de le détester, ils se réjouissaient de son existence. Non, ce n’est pas qu’ils l’aimaient. En vérité ils aimaient le haïr.

Il n’était déjà plus humain, rejeté par ceux de son espèce, et à sa mort il devint un Esprit Héroïque malgré lui. Il n’avait jamais voulu sauver qui que ce soit. Ils les détestaient, tous autant qu’ils étaient, ces êtres humains qui avaient fait de lui le Mal et qui continuaient chaque jour de l’accabler de tous les maux de la Terre. Il voulait les voir détruits, mais le fait qu’il les avaient tous sauvés était bien réel. Il était un Anti-Héros, héroïque dans les faits, démon dans le cœur.

C’est lors de la troisième Guerre du Graal, dépité et désespéré suite à ses deux précédents échecs que la famille Einzbern fit l’impensable. Puisqu’il leur manquait des capacités de combat, il leur faudrait un Servant qui excelle dans l’art de tuer. Et nul n’était meilleur qu’Angra Mainyu, la source de tous les maux. Ils invoquèrent l’anti-héros sous la bannière de la huitième classe, celle qui ne devrait pas exister.

Mais Avenger était faible, comme le jeune garçon qu’il avait toujours été. Il n’y avait aucune légende pour chanter les exploits de celui qui n’avait pu qu’endurer la cruauté d’autrui. Sa défaite ne se fit pas attendre, et il rejoignit le Saint Graal comme tous les Servants sont tenus de le faire…

Nul n’aurait pu prédire ce qui arriva à ce moment là, pas même les Einzbern. Le Saint Graal est un circuit magique chargé d’exaucer les vœux, et Angra Mainyu était lui même un vœu. Son existence était un désir noir et malfaisant : le monde voulait qu’il soit le Mal Absolu. Et ce vœu fut exaucé, Avenger devint effectivement ce mal que les fous de son village désirait qu’il soit. Alors que le Saint Graal lui donnait forme, il tenta de s’en échapper pour déverser sa haine sur le monde.

Mais même si tout le Mal du monde avait été placé en lui, qu’était-il arrivé de la part de Bien qui se trouvait dans le jeune garçon ? Sauver le monde à ses dépends n’a jamais été son vœu. Alors, si rien qu’une fois il pouvait sacrifier son bonheur pour le bien d’autrui, quelqu’un qui compte réellement à ses yeux, alors peut être qu’à ce moment là nous ferions la connaissance du héros qui sommeille en lui…

Du Sacrifice à la Haine

Saber, Archer et Avenger, leurs histoires sont différentes et pourtant semblables. Choisir volontairement de se sacrifier pour sauver autrui est la marque des héros, et c’est ce que tous trois ont fait.

Mais que ce soit le Devoir qui  lie le Roi Arthur, l’Idéal qui enivre le Justicier Emiya ou le Fardeau qui accable le Bouc-émissaire Angra Mainyu , tous trois portent la même leçon pleine de douleur : ils ont été hais et trahis par ceux pour qui ils se sont dévoués.

Injustice, ingratitude, complots et trahisons, il est facile de brandir ces idées sans voir le plus important : la compréhension.

C’est parce que personne n’a compris Arthuria, parce que personne n’a vu la femme derrière la fonction que ses sujets en sont venus à douter d’elle. Elle était un roi à la poigne de fer, tous ignoraient la douleur qui la déchirait au moment de prendre les décisions.

De même, nul ne pouvait comprendre l’idéal d’Emiya, ses actions et ses intentions sont demeurées un mystère pour les gens qui l’entouraient, pour ceux qu’il avait sauvé. Parce que personne ne savait ce qui lui était jadis arrivé, personne ne pouvait comprendre qu’il choisisse de faire passer la vie des autres avant la sienne.

Quant à Angra Mainyu, personne n’a ne serait-ce qu’essayé de le comprendre. Son existence n’était que trop commode pour ça, il était le Mal incarné et tous refusèrent de voir le garçon terrorisé et meurtrit qui se cachait derrière.

De la Compréhension à l’Amour

Si il y a bien une chose que Fate / Stay Night enseigne au lecteur c’est que l’amour n’est pas soudain, qu’il ne sort pas de nulle part comme par enchantement.

Shirou et Saber n’étaient que Master et Servant avant d’apprendre à se connaitre, Rin était juste l’idole de l’école dont l’image venait de voler en éclat et Sakura la kohai sur laquelle on pouvait compter. De la même façon, pour Rin et Sakura, Shirou n’était qu’un étranger avant qu’elles ne le surprennent dans son entrainement, saisissant alors une première clé vers la compréhension de sa personnalité.

En s’isolant des autres, les trois Servants au destin tragique ont creusés leur propre tombe.

Finalement, tous seront sauvés par la rencontre avec quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’ils apprendront à connaitre et à aimer.

Ainsi Shirou permet à Saber d’assumer son règne, Rin empêche ce même Shirou de s’auto-détruire et Bazett réveille l’humanité qui dormait au plus profond d’Angra Mainyu.

En fin de compte, peu importe combien les exploits d’un héros sont grandioses et beaux, s’il n’y a personne pour le comprendre et l’aimer, seuls les regrets l’attendront au bout du chemin.