Gurren Lagann – Le long voyage d’un héros

Ce n’est pas la première fois que j’évoque ici le Monomyth de Joseph Campbell. Ce n’est pas uniquement parce qu’il est difficile de parler d’une histoire sans évoquer le schéma qui régit la plupart des mythologies et légendes humaines, mais c’est aussi parce qu’il exerce une véritable fascination sur moi.

C’est quelque chose qui nous parle de façon primitive, instinctive. La façon dont Joseph Campbell rapproche dans son ouvrage (A Hero with a Thousand Faces) les rêves et la mythologie en est la preuve. Notre instinct s’exprime à nous au travers de nos rêves et c’est en les adaptant sous forme d’histoires que les légendes et la mythologie sont nées.

Alors quand le studio d’animation Gainax décida de faire de Tengen Toppa Gurren Lagann une série d’action viscérale qui parle directement à nos instincts, la structure narrative était toute trouvée.

Bien évidemment, spoilers droit devant.

L’appel de l’aventure

Tous les mythes commencent de la même façon : un status quo plus ou moins satisfaisant qui finit par voler en éclat, déclenchant une série d’aventures sensées apporter les changements souhaités.

Notre histoire commence dans les profondeurs de la terre où nul ne peut sortir. Simon le foreur y vit une existence misérable, moqué par ses congénères. Il est intéressant de constater que dans un monde bloqué sous terre le “foreur” est effectivement l’équivalent du paysan ou du fermier, celui qui fait vivre la société grâce à son travail mais qui n’est pas forcément respecté pour ça.

Oh et il est bien entendu orphelin, c’est à dire sans attaches, libre de partir, libre d’agir.

L’appel du destin

Simon nous apprend dès le début de la série qu’il ne creuse pas la terre uniquement pour le bien de la colonie ou les steaks qu’on lui offre, mais pour trouver des trésors. Mais qu’est-ce qu’un trésor dans les tréfonds de la terre si ce n’est quelque chose qui a le potentiel de changer une vie ? Un trésor sort de l’ordinaire et viens perturber ce status quo qu’est la situation initiale.

C’est bien évidemment le cas du Lagann et de sa clé que Simon découvre lors d’une session d’extraction.

Si la découverte de Simon constitue l’appel du destin auquel il doit répondre, il lui reste tout de même un obstacle à franchir avant de pouvoir s’aventurer vers l’inconnu. Référé comme la traversée du premier seuil, c’est le premier gardien qui se dresse entre le héros et son but.

Ce gardien peut prendre d’innombrables formes, l’une d’elle étant l’adversité, comme un monstre à abattre. Pour Simon, le Ganmen qui fait irruption dans leur village est ce gardien. C’est lui qui perce le plafond de la colonie, révélant ainsi le monde mystérieux de la surface que nos héros vont devoir conquérir.

Le Ganmen est le premier gardien

Le ventre de la baleine

S’aventurer dans le “ventre de la baleine” est la preuve que le héros a répondu à l’appel du destin et qu’il est prêt à entreprendre sa métamorphose.

Bien entendu, contrairement à Jonah ce n’est pas dans la prison que constitue l’estomac de la baleine que Simon est enfermé, mais ironiquement à la surface de la terre. Il s’agit d’un monde fait d’inconnues, radicalement différent de celui qu’a connu Simon jusqu’à présent et où il lui était impossible de changer.

Ici tout est possible, comme une scène apte à accueillir la métamorphose du héros.

Le royaume du merveilleux

Le guide spirituel

Il est bien rare qu’un personnage qui suive la voie pour devenir un héros puisse le faire seul, sans assistance. Il ne s’agit pas tant d’une quête pour conquérir le monde extérieur que celui à l’intérieur, bien plus difficile d’accès. Le pouvoir nécessaire à la libération de l’humanité n’est pas tant dans les Ganmen détournés qu’au fond de Simon comme le prouve la spirale du Lagann.

C’est le rôle du guide spirituel, mentor par excellence que de montrer la voie au héros. Il doit pointer ses faiblesses, y compris celles qui sont profondément enracinées en lui.

Atypique en ce qu’il a de différent par rapport au vieux sages que l’on retrouve dans les différentes légendes, Kamina n’en reste pas moins le mentor de Simon.

“Tu es celui qui percera les cieux !”

Une partie de son rôle est bien sur de montrer la voie à Simon, d’agir comme un exemple et de lui rappeler sa destinée hors du commun. Mais il est également de sa responsabilité d’exposer les faiblesses du jeune héros, comme lors du combat perdu d’avance contre Viral où il tient sa position en attendant que Simon surpasse sa peur et vienne le sauver.

Malgré son excentricité hors du commun, Kamina n’en reste pas moins capable de s’effacer pour permettre à Simon de poursuivre sa destinée. Lors de leur première tentative désespérée pour s’emparer du Dai Gunzan, Kamina va jusqu’à abandonner les commandes du Gurren-Lagann à Simon et attendre patiemment la fin du combat, les bras croisés.

Bien sûr, le rôle du gardien spirituel est de faciliter la transition du héros du commun vers l’exceptionnel et vient le moment où il doit définitivement céder sa place, s’effacer complètement, souvent dans la mort.

Notez la pose du vieux sage, avec le katana qui ressemble à un bâton

La route semée d’embuches

Il est dit que toute véritable leçon s’apprend dans la douleur.

Le héros a déjà fait ses premiers pas dans le monde merveilleux de l’aventure et sa métamorphose suit déjà son chemin. Il s’est extrait du commun des mortels pour devenir quelque chose de plus, mais sa quête est loin d’être achevée.

Ces obstacles successifs fonctionnent comme des paliers, dans la continuité du premier gardien. Chaque confrontation est l’occasion pour le héros de grandir, de s’affirmer un peu plus ou de découvrir une nouvelle vérité.

S’il n’est pas rare que le héros échoue une ou plusieurs de ces épreuves, il doit malgré tout continuer à avancer et finit toujours par triompher.

Affrontant successivement Viral et les Quatre Généraux du Roi Spiral, Simon gagne en confidence et en pouvoir, s’approchant encore un peu plus de son status de héros.

Abysses, mort et renaissance

Comme il a été dit, le rôle du mentor est de faciliter la transition du héros du commun vers l’exceptionnel, et de s’effacer ensuite. Si sa disparition est nécessaire, sa mort même n’est pas rare.

Après la mort de Kamina, Simon est plongé dans le désespoir. Ses premiers pas en étant tout seul correspondent à sa descente aux enfers, alors qu’il n’est plus lui même. Simon se force à agir comme l’aurait fait Kamina, c’est à dire par bravade. Mais se faisant il n’est pas sincère et toutes ses tentatives se transforment en leurs opposées. Il n’est plus dynamique, il est violent. Il n’est plus impressionnant, il est effrayant. Il n’est plus courageux, il est suicidaire.

Il cesse de croire, aussi bien en lui qu’en sa quête. Simon fait face à Rossiu et lui dit que puisque Kamina est mort, c’est la preuve que Dieu n’existe pas. Petit à petit il devient cynique voir nihiliste, abandonnant toutes valeurs jusqu’au point où le Lagann lui même le rejette, ne le reconnaissant plus.

Le rôle du mentor s’achève

Mais tout comme au tarot, la mort symbolise le cycle de la renaissance. L’ancien doit mourir pour laisser place au neuf. Si le “Simon qui croit en ses amis” n’est plus, c’est pour mieux accueillir le “Simon qui croit en lui même”. Simon abandonne toutes les valeurs morales qu’il a connues uniquement pour pouvoir décider des siennes. Il meurt pour mieux renaitre.

C’est à ce moment là qu’a lieu la rencontre avec la déesse (une princesse dans notre cas). C’est l’expérience de l’amour inconditionnel, la découverte et surtout l’acceptation de la vérité.

Pour Simon cette découverte consiste à s’accepter tel qu’il est et ne plus chercher à être un ersatz de Kamina. Parce que Nia n’a jamais connu “aniki-san“, elle ne peut voir que Simon et l’aime tel qu’il est.

Rencontre avec la déesse

Ce qui nous amène à la révélation, l’épiphanie qui déclenche le véritable changement. La première partie du voyage consiste à abandonner son vieux “soi”, se libérer des chaines qui nous entravent. C’est la mort du héros, de son identité, de ses faiblesses.

La seconde partie qui débute maintenant est celle où Simon va créer le nouveau “soi”, il va se reconstruire en héros. La deuxième phase de la métamorphose est l’éclosion, après d’être renfermé sur lui même dans le désespoir, Simon sort à nouveau de son cocon, transformé.

Dans la série, cette révélation est absolument impossible à manquer puisqu’elle prend la forme d’un monologue épique dont la Terre entière est témoin. Il s’agit du discours dans lequel il admet qu’il n’est pas Kamina mais “Simon le foreur“, et qu’à partir de maintenant il croira en lui même, ayant découvert une volonté qui lui est propre.

“Aniki est mort !”

Réconciliation avec le Père

La figure paternelle qui s’oppose au héros est le symbole de l’autorité suprême, qui a le droit de vie ou de mort sur le monde fantastique dans lequel le héros progresse. Si n’importe quelle figure autoritaire peut faire l’affaire, il s’agit souvent du père du héros ou — tel Wotan — de son beau-père.

Le voyage de Simon dans Tengen Toppa Gurren-Lagann a lieu en deux parties, et chacune a sa propre figure paternelle avec laquelle Simon devra se réconcilier.

La première est bien évidemment Lordgenome. Ici le côté “paternel” est pris au premier degré puisque non seulement il s’agit du père de Nia mais il est également le précurseur de Simon.

Jadis connu comme étant le “Garçon Spiral”, titre plus tard accordé à notre héros, Lordgenome semble être une personne à part, abandonnée par ses congénères. La seule compagnie qu’on lui connait sont ses animaux (dont les Quatre Généraux), une relation reflétant celle entre Simon et Boota.

Le Garçon Spiral

Et tout comme Simon le fera mille ans plus tard, le Garçon Spiral entreprends son propre voyage initiatique pour devenir un héros et s’élever jusqu’à la position qu’il occupe aujourd’hui, celle de Roi Spiral, l’autorité ultime sur Terre.

Une partie de la confrontation avec le père consiste à le comprendre, à découvrir les raisons de ses agissements. Pendant un bref instant, le héros va se retrouver à sa place et va apprendre une autre leçon. Lorsque la statue de Kamina s’effondre, Simon réalise que pour le peuple il est devenu un autre Lordgenome. Il va haïr les humains pour leur ingratitude et n’échappera à la tentation de devenir un autre Roi Spiral que grâce aux mesures préventives de Rossiu.

Ayant été Lordgenome lui même pour un court instant, Simon accepte cette figure paternelle et la réconciliation s’ensuit.

Lordgenome combattant auprès du Dai Gurren Dan

La seconde figure paternelle avec qui Simon devra faire la paix sont les Anti-Spiraux eux même.

Une fois encore, il s’agit de l’autorité suprême, cette fois non pas sur Terre mais dans tout l’Univers. Et une fois encore, Simon aura une révélation, découvrant un apperçu des conséquences de la Spiral Nemesis, le chaos que lui et les siens risquent d’apporter.

Comprenant les actions de ceux qui furent autrefois comme lui, Simon accepte de porter leur fardeau.

“Ce monde… protégez-le…”

Le maître des deux mondes

Pour le héros, la conclusion de la quête est la maîtrise des deux mondes : le matériel et le spirituel, le monde extérieur et celui à l’intérieur de soi.

La conquête du monde extérieur n’a rien de subtile dans le cas de Simon : simple foreur dans les entrailles de la terre, il s’est élevé jusqu’à être le porte étendard de milliards de peuples à travers les tréfonds du cosmos.

Le rêve de Kamina de marcher sur la lune est pleinement exhaussé par Simon qui se l’approprie et en fait son vaisseau, tel un conquérant mettant la main sur son butin. Cette idée est d’ailleurs présente dès le début de la série avec la capture du Gurren, ou si on remonte encore plus loin avec la découverte de la Perceuse Coeur et du Lagann, scellés sous terre.

La progression du Gurren-Lagann à la fin de la série en est une autre illustration : chaque machine contenant en son for la précédente, comme un nouveau territoire conquis, un nouveau palier acquis et au final une nouvelle ère révélée.

Des entrailles de la terre jusqu’aux confins de l’espace

Moins impressionnante mais peut être plus difficile, la conquête du monde intérieur est la véritable victoire du héros. Pour quelqu’un capable de déclencher la Spiral Nemesis, c’est une victoire non pas sur ses ennemis mais sur lui même. Le héros fait face à ses dernières faiblesses et à ses regrets et les surpasses.

La réalité alternative qui agit comme un piège sur l’esprit de Simon est sa dernière véritable épreuve, tout le reste ne servira qu’a mettre en application la vérité qu’il vient de découvrir. Pour Simon il s’agit d’abandonner définitivement sa peur et sa lâcheté, et de véritablement croire en lui.

Alors qu’il est terrorisé par son propre pouvoir et les répercussions qu’il peut avoir sur l’Univers, son propre subconscient (sous les traits de Kamina) lui rappelle qu’il ne doit pas se laisser paralyser par les éventualités et qu’il doit continuer à avancer, envers et contre tout.

Une fois libéré de la peur qu’il porte pour lui même, le héros devient alors le maître des deux mondes, prêt à affronter sereinement l’adversité.

Celui qui a conquis son monde intérieur

A ce moment là, Simon n’a plus besoin d’artifices pour venir à bout de ses ennemis. Dans un ballet de poupées russe, il abandonne tous ses Ganmen un par un, comme s’il se débarrassait de ses conquêtes matérielles et qu’il mettait son âme à nu.

Dans Lagann-hen, c’est avec la foreuse constituée de son propre sang — la matérialisation de son âme — que Simon s’octroie la victoire, comme le Prince Cinq-Armes ayant finalement recourt à vajra, l’éclair de sa sagesse intérieur, dans la tradition Bouddhiste. Parce qu’il a obtenu la paix dans son monde intérieur, il est capable d’utiliser son pouvoir pour conquérir définitivement le monde extérieur.

“La foreuse est mon âme”

La liberté de vivre

Après la disparition de Nia, Gimmy fait remarquer à Simon qu’il pourrait utiliser son pouvoir spiral pour la ramener à la vie, ce à quoi il s’oppose. La fin du voyage du héros, l’ultime étape de sa métamorphose, est d’accepter la mort et de se libérer de la peur du lendemain. En refusant de ressusciter la femme qu’il aime, il embrasse le changement et se laisse emporter par son flux, accompagnant la vie plutôt que cherchant à lui résister.

En ce sens, il devient libre de vivre. Si le peuple de Kamina-city reprochait à Simon de ne connaitre que la destruction, il est désormais libéré de son destin et capable de s’adonner à la construction.

Reconnaissant la fin de son voyage, Simon dépose la Perceuse Cœur dans la main de Gimmy, faisant ainsi don du Gurren-Lagann — l’outil de sa propre métamorphose — à la nouvelle génération.

“Faites pousser des fleurs”

A son retour, désormais fort d’un nouveau pouvoir et de la sagesse qui l’accompagne, le héros peut faire le choix de partager le fruit de sa quête avec les siens.

A la fin de Lagann-hen, on peut voir Simon prêter main forte à des foreurs dans un petit village, réalisant ce qui paraissait impossible aux autres. C’est sa façon de faire don de la force qu’il a acquise.

Mais plus encore que la simple manifestation physique, c’est son savoir et sa sagesse qu’il transmet aux autres. Lorsqu’il rencontre le garçon qui n’arrive pas à percer à travers la noix de coco, il lui enseigne sa technique. Et quand ce garçon demande si lui aussi pourra aller dans l’espace un jour, c’est de sa philosophie dont Simon fait don, lui assurant qu’il en est bien sûr capable.

Après tout, son voyage n’a t-il pas commencé quand quelqu’un lui a dit qu’il percerait les cieux ?

“Ah c’est vrai… je ne suis personne”