Les jeux vidéo et la question de l’art

Si il y a bien un débat en ce moment qui fait rage dans l’industrie c’est celui là. Si du temps de Tennis for Two, la question ne se posait pas, il est indéniable que les jeux vidéo ont évolués.

Au départ les jeux étaient centrés sur le challenge car conçus pour les bornes d’arcades. Le seul but était d’éprouver votre maitrise sur le jeu, car chaque fois que vous perdiez, les développeurs gagnaient une pièce.

Puis sont venues les consoles de salon, et si la difficulté débilitante des jeux d’arcade est restée, de nouveaux horizons se sont ouverts. Le changement de business model à permis aux développeurs de bâtir de vraies expériences, et petit à petit, avec la progression de la technologie et du savoir faire des designers, le jeu vidéo est devenu un véritable medium.

Un medium capable de délivrer un message.

Les contestataires

Quand Roger Ebert, célèbre critique cinématographique, disait que les jeux vidéos ne seront jamais de l’art, c’est une véritable tempête qu’il a déclenché. Selon lui, l’interactivité inhérente aux jeux vidéo les empêche de devenir de l’art, car il pense que le choix du joueur va à l’encontre du sens infusé par le développeur (l’artiste).

Il prend pour exemple Roméo et Juliette, et déclare que si le joueur peut obtenir une happy end ou traverser l’histoire nu en marchant sur les mains, alors cela dévalue l’histoire originelle. Si le joueur a la possibilité de parcourir toutes les issues possibles, est-ce que ça ne diminue par leur importance à toutes ?

C’est un bon point en tant que tel, mais c’est complètement à côté de la plaque dans le contexte du débat. Le choix n’implique pas de pouvoir faire tout et n’importe quoi, et il existe mille et une façons de faire passer un message artistique à travers les mécanismes du gameplay.

Mais il ne faudra pas longtemps pour que Roger Ebert l’avoue, il ne sait pas de quoi il parle. Non pas qu’il ne connaisse rien à l’art, mais en réalité il ne connait rien aux jeux vidéo. Il reconnait son erreur, tenter d’argumenter sur un tel sujet alors qu’il n’a pas touché à un jeu vidéo depuis Myst (qu’il n’a pas terminé, et je pense que son opinion aurait peut être été différente si ça avait été le cas) était idiot.

Pour autant la seule chose qu’il concède c’est qu’il ne faut “jamais dire jamais”, car à part ça il reste sur sa position.

Pourquoi ça a de l’importance

Même si ses propos ont déclenché un ouragan chez les développeurs, beaucoup ont haussés les épaules en disant : “est-ce que ça a vraiment de l’importance ?”.

Je pense que ça en a oui. Non pas Roger Ebert, aussi respectable soit-il, on s’en moque de son avis, mais c’est un symbole. Ebert représente cette foule de gens dubitatifs qu’il faut convaincre, il est le visage que l’ont met sur les contestataires du jeu vidéo. Lui faire changer d’avis, c’est faire changer d’avis tous les détracteurs du medium.

Faites un essai, allez voir votre entourage, vos amis, et dites leur que les jeux vidéo sont de l’art. Ils vont probablement se moquer de vous, surtout si les seuls jeux auxquels ils jouent sont le Solitaire, Farmville et Angry Bird. Demandez leur maintenant si ils pensent que les films sont de l’art. Il est probable qu’aucun ne dénie ce fait. C’est l’acceptation de la société, et nous avons besoin d’une telle reconnaissance avant de pouvoir réellement exister en temps qu’art.

Si le public ne voit les jeux vidéo que comme un simple passe temps dénué de sens, alors c’est sur qu’on ne progressera pas comme medium.

L’autre obstacle est aussi la presse spécialisée qui se complait à ne présenter la chose que comme un simple divertissement aux joueurs, mais comme je n’ai pas fini de dire du mal de cette presse là, je lui réserve un autre article plus complet.

L’épée de Damoclès est au dessus de nos têtes

Plus important, la Court Suprême des États-Unis est actuellement en train de décider si oui ou non les jeux vidéo doivent faire exception au premier amendement de leur constitution. Pour rappel, ce premier amendement est celui qui garantis la liberté d’expression (freedom of speech). S’en voir exclure reléguerai les jeux vidéo au même rang que… la pornographie (qui est considérée comme “obscène”).

Vraiment, ce n’est pas une comparaison très flatteuse et jamais aucune forme d’art n’a été menacée ainsi. Pas même le rock ou les comics qui s’étaient pourtant retrouvés au centre de scandales similaires en leur temps.

Mais pour trouver les origines de cette affaire, il faut remonter au temps (2005) où le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, a signé une loi interdisant la vente de certains jeux aux mineurs sous prétexte qu’ils sont violents et menacent nos pauvres et innocents enfants. L’exemple donné ? Postal 2.

Ça n’a l’air de rien comme loi, mais elle reste anticonstitutionnelle tant que les jeux vidéo seront protégés par le 1er amendement. Et la seule façon de leur retirer cette protection, c’est de les déclarer comme “obscènes”.

Très vite ça a dégénéré, les associations un peu puritaines (du genre Familles de France, mais aux USA) se sont réjouies de l’initiative, contente de voir le “mal qui corrompt notre jeunesse” banni du territoire, les plus modérés ont argumentés que vendre des jeux vidéo violents aux enfants était irresponsable. Quand les développeurs et producteurs (sous la bannière de l’ESA) ont rétorqués que l’ESRB (ou PEGI en Europe) avait été créé dans ce but et que les parents devaient être responsables de leurs enfants, tout ce petit monde a bouché ses oreilles et chanté “lalalalaaa, j’entends rien !”.

Résultat, le conflit est arrivé jusqu’aux oreilles de la Court Suprême qui se propose de trancher la question. Si les derniers débats avaient tendance à pencher en faveur des jeux vidéo, le combat n’est pas pour autant terminé, l’issue étant prévue pour Juin, et une fin tragique est toujours possible.

Si on met de côté l’aspect symbolique, on peut se dire que ça ne nous concerne pas, nous autres européens. Mais je tiens quand même à rappeler que le marché US a plus de poids que le notre (à tort ou à raison) et que si des jeux comme Red Dead Redemption ne peuvent plus être vendus librement sur le sol américain, alors ils ne seront plus développés du tout. C’est aussi simple que ça.

Mais les jeux vidéo c’est un truc d’enfant, non ?

Le fait qu’on pense à interdire les jeux violents aux enfants mais par les films violents est étrange. Mais ça s’explique par un biais chez certains (notamment les plus vieux) de penser que jouer est une activité enfantine. Ce sont les enfants qui jouent, les grandes personnes ont autre chose à faire, comme travailler. Alors les jeux vidéo vous pensez bien…

C’est heureusement de moins en moins le cas, grâce à la Wii, la DS et plus récemment l’iPhone et Facebook. Grâce à eux, même votre mère s’agite devant WiiFit et clique sur ses vaches sur Farmville et comprend que finalement, le jeu vidéo c’est pas forcément un loisir d’ado boutonneux un peu geek. Bon il y a un autre problème, c’est que les joueurs qui ont été longtemps marginalisés ne veulent pas que le grand public s’intéresse à eux (d’où l’apparition des termes “hardcore gamer” et “casual gamer”) mais c’est un autre problème qui mérite lui aussi un article à part entière.

Mais reste que cette façon de voir les choses, que les jeux vidéo sont avant tout un passe temps d’enfant ou d’ado, nuit considérablement au medium. C’est un peu le même problème avec les animes en occident, on s’imagine que ça doit être comme les Loony Toons ou les Disney et ont finit par diffuser Naruto pour des enfants de 8 ans (quand ce n’est pas bien pire, comme Evangelion aux US, pour les gosses de 8 ans aussi, non censuré) avant de s’étonner que c’est trop violent, grossier et gore.

Je veux bien concéder que certains développeurs jouent avec le feu en s’adressant à notre côté immature (Bulletstorm, Mortal Kombat, et selon moi GTA 3) ou pire (Manhunt), mais reste que c’est aux parents (et aux revendeurs) de faire un peu attention. Les jeux sont déjà classifiés, ceux qui sont inadaptés aux enfants sont marqués comme tel (ainsi que le “pourquoi”) et si les parents ne veillent pas sur leurs enfants, alors qui le fera ? La réponse ne devrait pas être “le gouvernement”.

C’est donc aussi un problème de perception, et c’est en partie lié au point suivant.

Le mot qui était coupable

Mais plus que Roger Ebert ou Arnold Schwarzenegger, le responsable de tout ça c’est le mot “jeu” lui même. Un mot si court et si innocent, comment peut-il être la cause de (presque) tous nos maux ? (ha !)

Étymologiquement, “jeu” vient du latin “jocus” qui signifie plaisanterie (ça a aussi donné “joke” en anglais). Déjà on part mal, comment argumenter que les jeux vidéo ont un sens quand le mot lui même signifie c’est juste une blague ? Mais plus important que l’origine du mot, c’est sa signification contemporaine qui compte. Voici celle de Wikitionary :

Divertissement, activité avec des règles, pouvant être exercé seul, ou en groupe, pour s’amuser.

Le problème dans cette définition c’est le “pour s’amuser”. “Divertissement” peut être problématique, mais face à l’affront de dernier mot, je le laisserai s’en tirer pour cette fois.

Dans la pratique, on s’attend à ce qu’un jeu soit amusant, qu’il soit fun, sinon ce n’est pas un bon jeu. Pourtant si vous regardez le jeu vidéo qui vous a le plus marqué, il y a des chances que ce ne soit pas juste son côté fun qui vous ai conquis. Angry Bird est fun, terriblement fun, mais est-ce qu’il restera dans votre cœur, est-ce qu’il façonnera une partie de votre personnalité ? Permettez-moi d’en douter.

Lorsque je vais voir Requiem for a Dream, je ne m’attend pas à m’amuser ou a en retirer le moindre fun. Franchement, je vais probablement avoir le moral dans les chaussettes pour les trois prochains jours. Alors pourquoi j’y vais ? Pourquoi est-ce que je ne me contente pas juste d’aller voir la Grande Vadrouille qui va me divertir, me faire me sentir bien ? Parce que Requiem for a Dream a du sens, un message extrêmement fort qu’il nous envoie et il nous marque au plus profond de nous. On rigole toujours en repensant à la Grande Vadrouille, mais ça n’a pas le même impact sur nos vies.

Et tant que les jeux vidéo seront considérés comme des jeux, donc quelque chose de fun qui doit ressembler à la Grande Vadrouille, alors tous nos Requiem for a Dream paraitrons ne pas être à leur place. Il y a deux solutions : soit faire un jeu qui n’est pas fun, mais la critique va le démolir (Heavy Rain), soit faire un jeu qui est fun, mais dans ce cas on restreint considérablement notre champs d’expression. Si vous avez quelque chose à dire sur l’horreur de la guerre, vous ne pouvez pas vous permettre de la rendre amusante.

Critiquer la pauvreté du gameplay d'Heavy Rain, c'est être à côté de la plaque

La solution idéale serait en réalité de découper les “jeux vidéo” en plusieurs autres termes, plus adaptés. En réalité, bon nombre sont des jouets (Sim City) ou des puzzles (Bejeweled) plutôt que des jeux dans le sens stricte du terme. L’expression “expérience interactive” semble en bonne voie et j’espère qu’elle va finir par obtenir plus de reconnaissance, surtout auprès du public (mais la presse fait un peu barrière, préférant parler des potins plutôt que des vrais débats, mais encore une fois : j’y reviendrai).

Lorsqu’on finira par accepter que tout ce qui ressemble à un jeu vidéo n’en est pas forcément un, alors on sera sur le bon chemin. Et l’expression ridicule de “serious games” disparaitra enfin.

Attention, je ne dis pas que les jeux ne devraient pas être fun, qu’ils doivent tous avoir un message et être indéniablement de l’art. Je ne rejetterai jamais un bon Mario ou Tetris, mais je pense sincèrement que tous les jeux ne devraient pas être jugés sur ces même critères. Et la meilleure façon de s’en assurer, c’est d’arrêter de les appeler des jeux.

Ce serait également incroyablement libérateur pour les développeurs, qui n’auront plus à rentrer dans des case.

Rentrer dans des cases, l'ennemi de la créativité