Pourquoi travailler seul ? Et pourquoi pas ?

Pour tous ceux qui entreprennent des projets créatifs — souvent sur leur temps libre en marge de leur vrai boulot —  la question de travailler seul ou en équipe se pose.

Pourquoi vouloir travailler seul ? Et pourquoi vouloir travailler en équipe ?

L’avenir de votre projet va se construire sur le dos de cette question, et la réponse ne doit pas venir à la légère. Il est tentant d’y répondre d’office, en se basant sur ce qu’on croit être la norme. Vous voulez réaliser un film ? Il va vous falloir un staff, c’est pas possible autrement.

En réalité, c’est possible autrement. Et c’est une possibilité que vous devez évaluer avec soin.

Une question de rythme

On a tous une vie, et si comme moi vos activités créatrices se font en marge du boulot qui paie vos factures, il y a de fortes chances que cette vie impose son rythme à vos projets, et non l’inverse.

J’en suis venu à penser que ce rythme est l’une des choses les plus importantes dans ce genre d’aventure. C’est comme la course à pied : il est facile de partir rapidement mais il est plus difficile de maintenir la cadence, et il est encore plus dur de repartir après avoir fait une pause. A mon sens, le secret est de ne pas s’arrêter, quoi qu’il arrive. Le rythme va finir par se réguler, tant qu’on continue à courir. S’arrêter doit être impensable, inimaginable.

Par conséquent, si vous voulez mettre toutes les chances de votre côté, vous devez accommoder la “course de votre projet” au rythme quotidien imposé par votre vie, vos études ou votre job. Ça vous parait difficile ? Ça l’est.

Vous pouvez imaginer à quel point les choses se compliquent quand vous devez marier le rythme de plusieurs personnes. La raison pour laquelle ce rythme doit être à peu près synchronisé entre tous les membres d’une équipe est étroitement lié au sentiment de motivation. Un membre qui s’impose un rythme plus soutenu que les autres va très vite croire que son enthousiasme n’est pas partagé, et le sentiment d’injustice va plomber sa motivation. A l’inverse, quelqu’un qui a un rythme plus lent aura l’impression de moins contribuer, voir d’être indésirable. J’ai connu plusieurs personnes qui se sont retirés de projets qui leur tenaient à cœur car ils ne pouvaient pas s’impliquer autant que les autres.

Continue sans moi, Johnny…

Dans ce cas, travailler seul est une source de simplicité, et donc un gage de réussite. Vous n’avez à vous soucier que de votre rythme et pouvez l’ajuster à votre vie pour que les deux aillent de pair efficacement.

Dans une grande équipe, on pourrait être tenté de diviser le travail de façon à ne plus dépendre du rythme de chacun. Ça résous peut être les problèmes de planning, mais certainement pas les problèmes humains. Et pour un projet amateur où le côté financier est non-existent, l’importance du facteur humain ne peut jamais être surestimée. J’ai connu un chef de projet qui se vantait d’avoir une équipe entièrement remplaçable. Ayant tiré des leçons des projets s’effondrant après le départ d’un membre clé, il avait organisé son équipe de telle façon à n’en avoir aucun. Ça a fonctionné, dans le sens où son projet ne s’est jamais vraiment écroulé. Cependant, le turnover engendré a plombé toute progression.

L’idée que s’associer à quelqu’un peut booster sa propre motivation et aider à tenir le rythme sur le long terme est séduisante, mais personnellement je n’y crois pas. Si vous n’avez pas la discipline nécessaire pour avancer seul, personne d’autre ne peut vous l’apporter.

Pour finir sur le rythme, je pense qu’il est particulièrement critique dans les petites équipes, celles composées d’une poignée de volontaires. Pour tous les avantages de cette structure, une petite différence dans le rythme et l’implication peut avoir de grandes conséquences. Il est particulièrement important de faire attention à ce critère en choisissant ses équipiers.

Une question de vision

La créativité est au centre de tout projet créatif.

Jusque là, je pense qu’on est tous d’accords. Cependant il est facile d’oublier ce fait quand on est pris dans le tourbillon procédurier de l’acte en lui même.

En tant qu’animal social, l’être humain est capable de faire des compromis pour résoudre les conflits avec ses semblables. Dans la vie de tous les jours, cette méthode civilisée est plus efficace que de se battre à mort jusqu’à ce qu’un nouveau chef de meute émerge. Mais dans un projet créatif, c’est un danger.

L’acte créatif peut être partagé et tous ceux qui ont connus la joie de l’échange d’idée, ce ping-pong régulier entre des esprits qui s’accordent pour parvenir à une solution, savent à quel point c’est un outil fort pour un créatif.

Mais attention, passé un certain point, cet échange dévolue jusqu’à devenir ce qu’on appelle le “design by committee“, littéralement la “conception par un comité”. La vision de départ se noie au milieu des compromis faits pour accommoder la volonté de chaque membre de l’équipe. Dans un projet non rémunéré, cette volonté est souvent la seule chose qui attache quelqu’un au projet, et préserver ce lien est une tentation forte.

Il est difficile de dire à quelqu’un qui s’investit bénévolement qu’il n’est que l’exécutant de la vision du chef de projet. Comme pour le rythme de travail, il faut que tous les membres de l’équipe soient sur la même page concernant la vision créative, l’alternative étant un patchwork d’idées raccommodées par soucis de diplomatie.

Inutile de préciser qu’une petite équipe a plus de chances de synchroniser sa vision créative qu’une grande, et qu’un individu seul n’a pas ce problème. A moins d’être schizophrène… (et en étant plus sérieux : ne pas savoir où le projet va quand on est seul est un risque déjà trop réel.)

“A camel is a horse designed by committee”

Une question d’ambition

Bien entendu, une grande équipe et un individu seul n’ont pas les mêmes capacités de production.

Le piège est de penser que plus l’équipe est grande, plus cette capacité de production augmente. Si je monte un projet de jeu vidéo (par exemple) avec vingt artistes, je pourrais avoir plus de décors, plus de personnages et une meilleure qualité visuelle que si je ne travaillais qu’avec un seul, pas vrai ? Non. Bien sûr que non. Ce n’est pas aussi simple (astuce mnémotechnique : ce n’est jamais simple !)

La courbe n’est pas linéaire, elle est plutôt logarithmique et a même tendance à s’effondrer à partir d’un certain point. Le point où vous vous demandez qui manage les manageurs.

Terminer un projet créatif est déjà ambitieux, surtout s’il est porté par un ou plusieurs volontaires qui travaillent sur leur temps libre. Le nombre de nouvelles productions qui nous atteignent chaque jour peut rapidement trivialiser cette ambition. Et quand cette ambition passe de l’acte créatif lui même à la qualité du produit escompté, c’est le début des ennuis.

Non pas qu’il faille se contenter du minimum syndical, mais il faut être prudent avec cette ambition car c’est celle qui mène au désir de faire mieux que l’industrie, sans avoir une fraction de ses moyens et de son expertise.

Savoir garder son ambition en laisse est une qualité indispensable pour mener à bien un projet. Et c’est d’autant plus vrai après un premier succès, quand on est tenté de muscler son jeu sans pour autant avoir plus de moyens.

Mais pour cela, il faut d’abord connaitre ses forces et ses faiblesses. Le refrain est toujours le même : c’est beaucoup plus facile à faire seul ou en comité réduit. A chaque fois que vous considérez une idée, vous devez être en mesure de déterminer rapidement si elle vous est réalisable, et si oui avec quels moyens et en combien de temps. Ça demande une sacré connaissance des capacités de chacun et une confiance qu’il est difficile d’accorder à un large groupe.

Devenez une armée de talents à vous tout seul. Spécialisez-vous si vous le souhaitez, mais que cela ne vous empêche pas de vous former aux autres disciplines. Oubliez vos préconceptions du genre “je ne suis pas fait pour ça” et essayez. Ça ne marchera peut-être pas à tous les coups, parfois la pente est trop raide pour être gravie, mais plus vous accumulerez de compétences diverses, et moins vous aurez besoin d’équipiers. Entourez-vous de gens comme vous, qui n’ont pas peur de sortir de leur zone de confort et vous réaliserez bien vite que votre petite équipe a les mêmes capacités de production qu’une grosse.

Jack (Sparrow) of all Trades

Enfin, embrassez vos forces et vos faiblesses, vos spécialités et vos limitations. Trouvez un moyen d’en tirer le meilleur. Non seulement vous aurez un meilleur produit au final, mais surtout, il sera unique et vous ressemblera.

Et n’est-ce pas l’une des raisons pour laquelle vous vous êtes lancés dans une telle aventure ?