Ségrégation vidéoludique – Guerre des consoles et mort aux casual gamers

Lors de mon dernier article, alors que je parlais du débat sur les qualités artistiques ou non des jeux vidéo, j’ai vaguement mentionné un autre problème auquel est actuellement confronté ce petit monde :

Même votre mère s’agite devant WiiFit et clique sur ses vaches sur Farmville et comprend que finalement, le jeu vidéo c’est pas forcément un loisir d’ado boutonneux un peu geek. Bon il y a un autre problème, c’est que les joueurs qui ont été longtemps marginalisés ne veulent pas que le grand public s’intéresse à eux (d’où l’apparition des termes “hardcore gamer” et “casual gamer”) mais c’est un autre problème qui mérite lui aussi un article à part entière.

Chose promise, chose due.

Ma console est mieux que la tienne

Si vous êtes un habitué du Web et que vous avez eu le malheur de vous retrouver un jour (complètement par hasard, je n’en doute pas) sur un site consacré aux jeux vidéo et que (toujours par hasard et par malchance) vous avez lu les commentaires en bas des news, alors vous savez.

La “Console War” (ou “Guerre des Consoles” en français) c’est une sorte de meta-jeu auquel s’adonnent les joueurs, arbitré et organisé par la presse spécialisée. Les règles sont simples : en se servant de l’actualité, des potins, des chiffres de ventes et des déclarations des développeurs, il faut marquer des points contre les supporters du constructeur adverse.

On retrouve en général trois camps : Nintendo, Sony et Microsoft (qui a remplacé Sega dans la compétition) qui ont approximativement une part égale de supporters. Bien sûr tous les coups sont permis, même ceux en dessous de la ceinture : que ce soit les exclusivités, les “superior versions” ou encore les défaillances ou bourdes de la firme, tout est bon pour railler l’adversaire.

Une partie dure environ cinq ans, le temps que de nouvelles consoles (et éventuellement de nouvelles équipes) entrent en jeu. Généralement la compétition se retrouve sur deux fronts : le Web et leur équivalent dans le monde matériel, à savoir les cours de récrées.

A l’origine du sport, les constructeurs eux même. Surtout Sega qui s’était mis en tête de répondre à Nintendo par un marketing agressif, voulant se donner une image de “rebelle” qui pourrait attirer les jeunes joueurs. Sonic était cool, pas comme ce plombier moustachu au gros bide.

La campagne de pub “Genesis does what Nintendon’t” (grosso modo : “La Genesis fait ce que Nintendo ne fais pas”) pourrait être considérée comme le coup d’envoi officiel de la Guerre des Consoles.

Alors que les choses ont commencé à se tasser, c’est la presse qui a repris les rennes, se délectant en voyant les pics d’audience que pourrait rapporter une telle confrontation. Tous les prétextes étaient désormais bon pour alimenter cette petite bataille puérile entre internautes.

Mais prenons un peu de recul par rapport à tout ça pour essayer de comprendre pourquoi ces internautes continuent à se taper dessus encore et toujours pour une raison aussi ridicule.

Non parce que franchement, je me vois mal rester éveiller des nuits entière pour débattre si oui ou non Bic c’est mieux que Reynolds et commenter sur les chiffres de ventes de Badoit par rapport à Perrier. Alors pourquoi le faire pour des consoles de jeu ?

Je vois deux éléments de réponse.

Le premier est assez tragique : c’est le Web. C’est comme ça et puis c’est tout. J’ai grandis avec Internet, depuis mon plus jeune age et je le considère comme l’une des plus grandes inventions de l’Histoire et comme capable de changer le monde, mais… Reste que je suis bien obligé de constater que le Web est un terreau propice aux débats stériles. La facilité qu’on a à s’exprimer, l’anonymat et le fait que tout ce qui est dit subsiste presque éternellement sont des facteurs qui peuvent expliquer ces “flamewars“. Parce que c’est pas juste une histoire de console, mais aussi de système d’exploitations (vous savez, Linux c’est mieux que Windows et Mac c’est pour les bobos, etc etc), de langages de programmation, de smartphones, etc. Bref tout ce qui est plus ou moins ancré dans la culture du Web.

La seconde, c’est que les consoles de jeux sont exclusives. Un jeu Playstation 3 ne fonctionne pas sur une Xbox 360. Je ne peux pas faire rentrer de cartouche DS dans une PSP. Les ludothèques sont différentes (malgré la progression des jeux multiplateformes) et avoir une seule console ne suffit pas pour pouvoir jouer à tous les jeux disponibles.

La seule solution consiste à acheter toutes les machines du marché. Autant dire que ce n’est pas à la portée de toutes les bourses, et donc la plupart des gens se retrouvent devant un choix : laquelle favoriser ? La seule bonne réponse c’est “toutes” mais elle est exclue, il ne reste donc que des excuses tentant de légitimer un choix fait à regret. La tradition est tellement ancrée dans la culture des joueurs, le mensonge a été tellement répété, que certains ont oubliés que si ils pouvaient, ils auraient tous les supports et profiteraient de tous les jeux qui les intéresses.

En attendant, ils vous diront qu’ils ont pris une Xbox parce que Sony c’est nul, et que du coup Gran Turismo c’est nul aussi (même si secrètement, voir inconsciemment, ils aimeraient bien l’avoir).

Les casual c’est pas des vrais joueurs d’abord

Mais pire encore, c’est quand cette ségrégation sort du cadre bien délimité des “gamers” pour s’étendre à un autre domaine beaucoup plus vaste, et beaucoup plus important : le grand public.

Laissez moi vous raconter une petite histoire. Bien entendu, toute ressemblance avec des faits réels est purement fortuite.

Il était une fois un jeune garçon qui se rendait chez un copain pour jouer toute l’après midi. Le copain en question avait des parents assez laxistes, qui lui laissaient tout faire. Sans doute était-il fils unique, ou quelque chose du genre. Quoi qu’il en soit, le copain avait le tout dernier gadget à la mode, une console de jeux NES ! Ses parents le lui avaient achetés parce qu’il l’avait réclamé. C’était aussi simple que ça.

Alors le jeune garçon joua avec son copain à cette fameuse NES, et y découvrit maintes joies et moult plaisirs. En rentrant, il demanda à ses parents si il pouvait avoir une NES lui aussi. Malheureusement, il n’était pas fils unique ou du moins n’était pas considéré comme un prince, et il n’eut pas son jouet.

Sans doutes ses parents avaient-ils vu l’article d’un éminent chercheur qui affirmait bien volontiers que les jeux vidéo aspiraient l’âme des enfants. Et c’était vrai ! Il suffisait de les regarder, de voir leurs yeux se fixer dans le vide alors que leurs doigts martèlent inconsciemment les petits boutons en plastiques.

Quoi qu’il en soit, le petit garçon dû batailler longtemps pour obtenir sa NES. Quand enfin il pu s’adonner à son nouveau passe temps favoris, une vague de critiques s’effondra dessus. Les jeux vidéo rendent violents. Les jeux vidéos rendent addicts. Les jeux vidéo ont tué la maman de Bambi. Autant de critique qu’il prit directement pour lui. Et puis vous savez, tous ces trucs avec les ordinateurs, c’est vraiment pour les geeks.

L’image resta : l’adolescent boutonneux et binoclard, enfermé dans sa cave, dans le noir, les yeux rivés sur un écran alors qu’il s’exclame “head shot !” en commettant son centième meurtre virtuel.

Bien sur c’était aussi loin de la vérité que faire se peut, et le petit garçon devenu grand en prit ombrage. On lui demandait quels étaient ses passes temps et quand il répondait “les jeux vidéo” on hochait doucement de la tête avec désapprobation et une pointe de mépris. Mais le jeune homme pouvait toujours se tourner vers ses pairs, les autres joueurs, et ensemble ils riaient du monde extérieur, le moquant en même temps qu’ils vénéraient la passion qui les unissait.

Tout allait bien, le reste du monde ne voulait peut être pas d’eux, mais ils s’en fichaient. Ils n’avaient besoin de personne, ils savaient reconnaitre leurs semblables. Il s’appelaient les “gamers“.

Mais les choses changèrent, petit à petit la high tech cessa d’être aussi high et devint plus accessible au commun des mortels. Il y avait des PC dans chaque foyer, des écrans plats à cristaux liquide et même… des consoles de jeu. Les gens se ruaient au magasin le plus proche pour avoir leur Wii.

Alors celui qui fut un petit garçon méprisé et catalogué, désormais un grand et fier gamer, les regarda de haut avec mépris. Il se souvint de toutes les petites humiliations qui s’étaient accumulées au fil des ans, de toutes les insultes vociférées à l’encontre de sa passion, tout ce dénigrement qu’il avait sentit… et il le renvoya à la face du monde.

Tous ces gens qui jouaient désormais aux jeux vidéo, n’attrapant le coche que maintenant, n’étaient pas des gamers. C’étaient des moutons qui suivaient la mode, c’était évident : quand ils en auraient marre de WiiSports, leur Wii prendrait la poussière.

Et puis il fallait voir les jeux, si on pouvait encore les appeler ainsi. Que ce soit gesticuler devant sa TV, cliquer sur des vaches pour entretenir sa ferme, ou catapulter des oiseaux avec son doigt, il n’y avait dans tout ça aucun challenge. Pas de difficulté, pas de complexité, pas de durée de vie… pas de Space Marines et pas d’Orcs ! Non vraiment, ces simulacres de jeux vidéo ne pouvaient être que de vulgaires os en plastiques lancés à des chiens asservis. Des gens trop stupides pour jouer à StarCraft 2 ou trop mous pour fragger sur Call of Duty.

Le jeune gamer et ses congénères ne voulaient pas être assimilés à de telles brebis. Ils étaient des loups après tout. Alors ils prirent le nom de Hardcore Gamers et crachèrent sur les Casual Gamers, oubliant par la même occasion ce que signifiaient ces mots. Et comme ils étaient le noyau dur, il était évident que toute l’industrie devait tourner autour d’eux. Ils exigeaient qu’on fasse des jeux pour eux, et uniquement pour eux. Certains éditeurs sautèrent sur l’occasion de se faire bien voir, les renforçant dans leurs clichés, agrandissant le fossé.

Même si tout le monde jouait désormais aux jeux vidéo, les gamers étaient toujours capables de reconnaitre les leurs et continuaient de se baigner allègrement dans leur fierté, refusant d’oublier les torts du passé et fermant les portes de leur passion à quiconque s’y intéresserait.

Ça suffit les enfants, c’est juste ridicule

Comme je l’ai dit, toute ressemblance avec des faits réel est purement fortuite. Il s’agit d’une extrapolation, la façon dont mon esprit imagine la chose.  Avec un soupçon de dramatisation et d’exagération, pour pimenter le tout. Pourtant je suis persuadé qu’il y a du vrai là dedans, et que s’il n’est pas aussi évident, le problème repose bel et bien sur de la fierté mal placée. Cette volonté de domination, “je suis un vrai gamer, et pas toi” !

Ce genre de comportement doit cesser, c’est puéril, ridicule et ça dessert complètement le jeu vidéo. Après avoir été rejetés pendant si longtemps on devrait ouvrir grand les bras au monde, et pas se renfermer sur nous même encore un peu plus.

Plutôt que de s’enfermer dans notre cave à jouer entre nous, pourquoi n’ouvririons nous pas la porte aux autres joueurs ? Pourquoi ne pas jouer à Dance Central avec eux avant de leur montrer Demon Soul ?

Il est évident que les soit-disant hardcore gamers ont un plus grand bagage que les nouveaux casual gamers. Mais plutôt que d’y voir une fierté, on devrait y voir une opportunité. Ces gens jouent à des jeux vidéo ! Tout comme nous. Ils demandent des jeux vidéo, ils veulent y jouer. Pourquoi ne pas aller vers eux et leur proposer les titres que nous aimons tant ?

Pourquoi ne pas partager notre passion plutôt que de la garder jalousement pour nous ?

Après tout, on est TOUS là pour jouer, non ?