Suikoden Tierkreis : le RPG casual

C’est un article que je voulais écrire depuis longtemps, puisque je suis développeur de jeu et que Suikoden Tierkreis a beaucoup à m’apprendre.

Je développe des RPG depuis longtemps, j’ai débuté en tant qu’amateur avec RPG Maker à l’age de 11 ans et depuis quelque temps je fais ça de façon professionnelle. Du coup je ne peux pas m’empêcher d’avoir un regard un peu analytique quand je joue à un jeu.

J’ai joué à beaucoup de RPG et je dois reconnaitre que Suikoden Tierkreis sur DS est vraiment spécial : c’est un RPG casual.

Pourtant quand on pense aux RPG, on pense à plus de 40h de jeu, des cinématiques de 20min, des système de combats demandant un Bac+5, des milliers d’objets à inventorier et trier, des map mondes gigantesques, des centaines de quête annexes, etc. Bref, quelque chose qui demande un investissement en temps assez conséquent. Si en plus y’a des bestioles à capturer vous êtes partis pour plus de 200h de jeu.

Cela vous rend peut-être nostalgique, mais si comme moi vous avez dépassé la vingtaine, il y a des chances pour que ces 200h de libre soient assez utopiques. Fini les mercredi après-midi passés devant la console, le temps libre est désormais quelque chose de rare et qui doit être prioritisé.

Alors qu’est-ce que ça veut dire, un RPG casual ? C’est un RPG auquel on peut jouer de façon occasionnelle, qui ne demande pas un tel investissement en temps. Voyons voir comment cela se manifeste dans le jeu.

Avant tout, le support. La Nintendo DS est une console portable, que vous emmenez probablement partout avec vous. Pas besoin d’écran HD, de transformateur gros comme une centrale nucléaire, pas besoin de manettes et de carte mémoire, vous prenez juste votre DS et vous jouez. Le jeu se lance en quelques secondes et vous êtes prêts à jouer. L’accessibilité commence par le côté pratique.

Un autre genre d’exploration

Une fois la console allumée, le jeu débute lorsque votre héros est réveillé par son amie d’enfance. Là on est en territoire connu, on a un sentiment de déjà-vu. Mais ce sentiment s’estompe dès que vous sortez de la maison : au lieu d’arriver dans la rue, vous voilà devant un menu vous demandant de choisir votre destination.

Ainsi les villages se composeront généralement de 4 ou 5 lieux intéressants comme la place centrale, l’auberge, le marchand, le palais royal, etc. Dans ces endroits vous êtes libres de vous déplacer comme vous le souhaitez, de parler aux PNJ, etc. Mais ça reste des maps assez petites, généralement de la taille d’un écran.

Plus de risque de se perdre dans des villes immenses, plus de lieux à l’intérêt limité : le principal est sous vos yeux, à portée, et un simple clic du stylet vous y emène.

Il en est de même pour la worldmap, au fur et à mesure que vous avancez dans le jeu, de nouveaux endroits apparaissent sur la carte et vous pouvez vous y rendre juste en les touchant au stylet.

C’est quelque chose que j’ai déjà encensé dans mon article sur Tales of Symphonia 2, on peut enfin se déplacer librement sans se dire “mince, ça va encore prendre 5 minutes !”.

Paradoxalement, ça encourage l’exploration. Ce n’est pas évident au premier abord, car la disparition de la carte du monde signifierait la disparition des endroits à explorer. Mais dans Suikoden Tierkreis, on explore pas des lieux, mais des personnages.

Tout dans Suikoden Tierkreis tourne autour des personnages jouables. Ils sont nombreux, je reviendrai dessus après, mais il est très facile de passer à côté d’eux. De les croiser sans jamais interagir avec eux, de se retrouver devant le boss de fin avec une petite équipe.

En effet, nombre d’entre-eux rencontrent le chemin du héros par hasard. C’est ça l’exploration : se trouver au bon endroit au bon moment pour assister à un évènement particulier, en marge du scénario. Vous avez trouvé un type louche qui joue de la musique sur le port ? C’est de l’exploration, si vous n’étiez pas venu ici à ce moment là de l’histoire, vous ne l’auriez jamais rencontré. Votre curiosité a été récompensée.

Le fait de pouvoir se déplacer instantanément d’un endroit à l’autre encourage ce genre de découvertes. Vous n’avez plus besoin de planifier vos déplacements afin de ne pas perdre de temps : allez là où le vent vous emmène, et peut-être que vous trouverez quelque chose d’intéressant.

Pour ma part, je trouve le fait de découvrir de nouvelles personnalités plutôt que des coffres au fond d’une caverne plus stimulant et valorisant.

Délégation

Comme tout RPG qui se respecte, Suikoden Tierkreis comporte son lot de quêtes annexes. Mais là encore, les amateurs de RPG seront surpris : la plupart des quêtes ne sont pas jouables !

Vous êtes le chef d’une sorte de corps défensif, vous avez votre château et beaucoup de personnages pour alimenter votre groupe. Du coup la plupart des quêtes sont déléguées à vos camarades.

Vous composez une équipe et elle s’absentera pour quelques jours afin de mener à bien la mission. A son retour vous aurez un rapport vous indiquant si c’est une réussite ou un échec.

A aucun moment vous n’avez besoin de vous déplacer, vous êtes libres pendant ce temps de vaquer à d’autres occupations.

Toutefois ces missions ne sont pas “données”, il vous faudra composer un groupe capable de la mener à bien. Le client ou votre agent vous donnera des indications et ce sera à vous de rassembler les gens qui correspondent.

Bien entendu, d’autres missions demanderont votre attention, et vous pouvez être sur qu’elles mèneront toutes à un évènement important comme la rencontre avec un nouveau personnage.

Fidèle à sa philosophie, il n’est pas rare que le jeu vous téléporte directement sur les lieux, vous évitant ainsi le trajet (déjà pas très long grâce à la worldmap).

Encore une fois c’est un jeu où on ne fait que l’essentiel, ce qui est intéressant et où on se débarrasse des éléments les plus rébarbatifs.

Effet bénéfique : ces missions rapportent suffisamment d’argent pour ne jamais être dans le besoin. Il y a bien un système d’échange de matériaux suivant l’offre et la demande, mais je n’en ai jamais eu besoin.

Les ennemis ne rapportent pas d’argent, et faire monter de niveau un personnage récemment recruté pour qu’il rattrape son retard sur les vétérans est très rapide (gagner plus de 10 niveaux après un seul combat est possible). La conséquence c’est qu’aucun farming ou leveling n’est nécessaire. Une bonne chose.

Un RPG complet

Après tout ça, vous avez peut être des doutes sur la qualité du jeu. Si on ne se balade pas sur la worldmap, si on délègue les quêtes, que reste t-il ?

Principalement la chasse aux personnages. J’ai dit plus tôt que le nombre de personnages jouables dans ce Suikoden était important, et il l’est : 108.

C’est le nombre de personnages que vous pouvez recruter, la plupart peuvent rejoindre votre groupe au combat, d’autres se contenteront d’apporter un bonus et de vous assister.

Non seulement le character design est exemplaire et varié, mais en plus tous ces personnages sont développés. Tous ont leur propre histoire, leurs propres motivations, et des liens les unissant à vous ou aux autres membres de votre compagnie.

C’est la quintessence scénaristique : 108 acteurs que vous voudrez découvrir et apprendre à connaitre. Avec ça n’importe que scénario bateau et sous-développé aurait été acceptable, mais Suikoden Tierkreis se permet en plus le luxe d’avoir une intrigue passionnante.

Personnellement j’ai ai eu pour 50 heures de jeu, et j’ai terminé l’histoire avec 104 personnages. C’est donc une durée de vie plus qu’acceptable pour un RPG, mais répartie sur un an par tranches régulières d’environ 1h.

L’aspect casual n’empêche pas le titre d’être un RPG complet et d’une qualité irréprochable.

La seule ombre au tableau est le système de combat, trop simple. Il n’y a qu’une 10aine de magies récurrentes et il est facile d’exploiter le jeu en utilisant les attaques combinées qui sont aussi dévastatrices qu’illimitées… On est bien loin de l’excellent système de combat de Final Fantasy XIII.

Mais au final on pardonne ce point là facilement, tant il parait insignifiant. Les combats ne sont pas l’activité principale de Suikoden Tierkreis (contrairement à FF13) et le manque de challenge ne nous prive pas du plaisir que l’on a à découvrir les mondes de Suikoden Tierkreis et leurs habitants.

C’est une leçon de game design importante, grâce à ces choix atypiques, Suikoden Tierkreis réussit le tour de force de conserver tout ce qui fait un bon RPG tout en le rendant plus accessible à une audience de joueurs occasionnels.