Fool’s Assassin – Le Retour d’un Ami

24/04/2015

Il n’y a rien de mieux que de retrouver de vieux amis.

Et après 6 romans passés en compagnie de FitzChivalry et du Fool, soit 3953 pages, c’est bien ce qu’ils sont devenus pour moi. (Et si vous montrez de l’intérêt pour ce septième volet, c’est très probablement votre cas aussi.)

J’étais à la fois ravi et sceptique lors de l’annonce de cette nouvelle trilogie : The Tawny Man laissait nos deux héros à la fin de leurs aventures, toutes parenthèses refermées, et jouissant d’un repos bien mérité. Après tout ce qu’ils ont enduré et sacrifié, les faire revenir sur le devant de la scène pour un nouveau round serait plus que cruel.

Heureusement pour Fitz, la plupart des pontes à Buckkeep Castle sont de cet avis.

Ce qui signifie que Fool’s Assassin s’ouvre sur des temps de paix (ou presque). Des décennies entières sont passées, et rares sont ceux qui se souviennent encore du Witted Bastard. Tom Badgerlock profite d’une vie tranquille (ou presque) au côté de sa famille à Wittywoods, pour… une bonne grosse partie du roman.

C’est un pari extrêmement risqué de la part de Robin Hobb, mais si quelqu’un peut le faire, c’est bien elle.

Si c’est le premier roman de Fitz que vous ouvrez, il y a des chances pour que le bouquin passe par la fenêtre après les deux-cent premières pages sur comment (ne pas) gérer son domaine. En revanche, si vous avez fait toute la route en compagnie de l’assassin royal, vous allez vous régaler sur ces petits détails qui font toute la différence. Rares sont ceux qui peuvent peindre des personnages comme Hobb : aussi vifs, crédibles, attachants mais faillibles.

Oh, comme ils sont faillibles. Je ne me lasserai jamais de le dire, mais personne ne porte aussi mal son nom que Fitz. Pour un dénommé Farseer, il est toujours aussi aveugle à ce qui l’entoure. Ce décalage constant entre ce que Fitz perçoit (et par extension le lecteur, via le récit à la première personne) et la réalité est la source numéro une de conflit dans Fool’s Assassin. Inutile de préciser que si vous cherchez de l’epic fantasy, vous frappez à la mauvaise porte. Comme ses prédécesseurs, l’ouverture de cette troisième trilogie repose entièrement sur la dynamique entre ses acteurs.

Ce qui nous amène aux petits nouveaux.

Il serait facile de cracher sur les protégés de Fitz, notamment l’insupportable Shun. Il suffit de quelques répliques à cette enfant gâtée pour que sa simple mention suscite la nausée. Vous pouvez prendre ça comme un moins, ou vous pouvez vous rappeler de Malta Vestrit dans la trilogie The Liveship Traders, et frémir avec impatience. C’est une autre raison pour laquelle Robin Hobb peut se permettre de prendre son temps : elle a le bénéfice du doute. Elle a déjà prouvé à plusieurs reprises sa capacité à échafauder des character developements aux proportions épiques, transformant lentement des ordures en favoris.

Mais il y a un nouveau personnage en particulier qui occulte tous les autres. Je tairai son nom, par égard à ceux qui ont encore la surprise devant eux, mais soulignerai que le pari de lui donner un point de vue paie considérablement.

Avec plus de 50 balais, Fitz est aussi vieux que le Roi Shrewd qu’il a jadis servi. (Certes, il est probablement plus en forme que dans The Tawny Man.) Notre assassin royal s’est vu brisé et rafistolé si souvent, aussi bien physiquement que mentalement, qu’il est difficile de le blesser. (Ce qui n’empêche pas Hobb de le faire à deux reprises, au milieu et à la fin, avec une force et une précision inouïe. Direct dans le cœur. Boum. Le lecteur est en pleurs.) Pour contrer l’expérience et la lassitude de Fitz, Hobb alternes les chapitres vu par ses yeux avec ceux de notre nouvel arrivant, considérablement plus jeune. Et juste comme ça, chaque expérience est à nouveau inédite, chaque blessure laisse une cicatrice. Fitz reste très présent et le nouveau protagoniste gagne le cœur du lecteur si rapidement que l’alternance est facilement acceptée. Un tour de force pour une série entièrement bâtie sur le point de vue de son protagoniste.

D’une façon générale, l’intrigue prend une tournure assez différente des précédentes trilogies. La dynastie Farseer n’est plus l’alpha et l’oméga de Fitz, et agit plus en soutien.

La fin est déstabilisante à plus d’un titre, mais je pense que c’est un mal nécessaire pour la suite. Je ne suis en principe pas très fan de ce que j’appelle les soft retcons : quand un auteur change d’avis ou introduit un nouvel élément dans son univers, qui n’était clairement pas prévu à la base, sans pour autant se contredire. Il est dans ce cas facile de voir les ficelles et de se dire “mouais, ça, tu viens de l’inventer”. Si ça ne trahit pas les faits, ça peut facilement trahir l’intention. Il y a de ça à la fin de Fool’s Assassin, afin de préparer le terrain pour les évènements à venir. Cependant, Fitz a toujours été un unreliable narrator, et cette qualité est régulièrement rappelée au lecteur, comme pour le préparer aux “anti-révélations” qui l’attendent.

J’ai également du mal à décider si la révélation qui clôture ce roman était supposée en être une pour le lecteur, tant elle est prévisible. Étant principalement dans la tête de Fitz, le lecteur a les mêmes indices que lui pour résoudre l’énigme. Peut-on mettre son aveuglement sur le compte de priorités différentes ? Fitz est occupé à gérer sa vie de tous les jours, tandis que le lecteur est à l’affut de chaque morceau de foreshadowing. Heureusement, Hobb joue sa main sans fanfare, sécurisant une fois encore le bénéfice du doute.

Et enfin, vous l’aurez compris, Fool’s Assassin se démarque de ses prédécesseurs en n’étant qu’un immense prologue au reste de la trilogie, là où Assassin’s Apprentice et Fool’s Errand bénéficiaient d’une trame complète, avec un début et surtout une fin. Ceci étant dit, il s’agit clairement des aventures de Fitz et du Fool : une fascinante fresque remplie de détails et de finesse, où le moindre petit coup de pinceau pave la route vers un dénouement magistral.

Peu importe la destination, quand on passe le voyage en si bonne compagnie.