No Man is an Island

21/11/2016
No man is an island
And therefore never send to know for whom the bell tolls;
It tolls for thee.

John Donne, 1624

Dans le meilleur des mondes, je pourrais ajouter le point final à la fin de la citation. Mais si ce n’était pas déjà évident, 2016 est la preuve irréfutable que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes.

Même si ce billet est au sujet des élections américaines, mon propos ne concerne pas tant la politique que le paysage social des États-Unis, et par extension de la France, parce que de la même façon, aucun pays n’est une île, même ceux qui y ressemblent vu du ciel.

Et ce paysage social est profondément divisé. C’est peut-être la seule chose sur laquelle tout le monde s’entend. En essayant de comprendre le résultat de l’élection, on parle du clivage entre l’Amérique urbaine, sociale-libérale et toute de bleu drapée, et l’Amérique rurale, conservatrice avec ses casquettes rouges, et clairement, le niveau de vie, d’éducation et la diversité du voisinage ont été des facteurs décisifs dans ce vote. Mais c’est sur ce premier milieu, moderne et urbain que je souhaiterai zoomer, parce que c’est celui que je connais, et parce que le support de Trump ne se trouve pas que chez les blue collars d’Amérique centrale.

Avant toute chose, un petit avertissement : je pense que nous sommes ce que la vie fait de nous, que ce que nous voyons, entendons, subissons, que ceux que nous apprenons à connaitre et ceux que nous aimons, forment notre identité. Et je ne pense pas que cette identité puisse être fondamentalement changée par des mots. Même le pouvoir des histoires opère dans une bulle : si je peux dire qu’une partie des expériences qui m’ont façonnée se trouvent imprimées sur du papier ou une pellicule, un apport d’expériences et de points de vue que je n’aurais jamais trouvés dans le cours normal de ma vie, aller à leur rencontre reste un acte volontaire. Je pense que si cette pulsion n’est pas présente chez un individu, elle ne peut pas être forcée.

Je ne m’attends donc pas à convaincre un raciste, xénophobe, misogyne ou homophobe de reconsidérer sa philosophie, mais j’ai réalisé – comme beaucoup de ceux surpris par la victoire de Trump – que beaucoup de personnes ne s’identifiant pas comme telles, et ne démontrant pas activement ce genre de comportement ou propos, en minimisent la gravité.

L’argument est souvent le même : « Trump n’appliquera pas son programme. Il ne construira pas de mur à la frontière avec le Mexique et Mike Pence ne pourra jamais mettre en place les camps de conversion des gays qu’il a toujours promis. »

Peut-être. Personnellement, je ne parierai pas dessus. Après tout, ils ont déjà une roadmap et une majorité à peu-près partout, et pour les mesures les plus drastiques, je rappellerai juste les journaux de 1932 qualifiant le programme du nouveau chancelier allemand comme inapplicable. On le prend beaucoup plus au sérieux maintenant, et c’est toute la difficulté de l’Histoire : elle s’écrit au jour le jour, et il est impossible de prédire quels évènements sont du vent et lesquels changeront à jamais le cours des choses. Prétendre que nous sommes au-dessus de ça, que personne ne laissera faire, est tout aussi dangereux. Tant que ‘personne’ n’est pas défini, cet argument sonne exactement comme du laisser-faire.

Mais que Trump, Pence, Bannon et co. puissent ou non implémenter leur vision fasciste du pays n’est même pas la question.

Parce que l’existence de ce doute, devoir parier sur le degré de dangerosité de Trump, est en soi nocif. Quand le président élu monte sur le podium et déverse verbalement sa haine, le mal est déjà fait, que les actes suivent derrière ou non. La terreur est déjà une forme d’oppression. Les mots ne tuent pas, mais vous n’avez pas besoin de tuer une personne pour détruire sa vie.

Cet argument a souvent du mal à passer auprès de la partie du public qui n’est pas concernée par ces attaques. Et on sait tous de qui on parle. Durant sa campagne, Donald Trump a successivement insulté, dans une liste non ordonnée et malheureusement non exhaustive : les femmes, les Mexicains, à vrai dire tous les étrangers, les musulmans, mais aussi les juifs, les handicapés, les latinos, les gens de couleur d’une façon générale, les réfugiés, les vétérans, etc. Et c’est sans compter ses propos antérieurs, ou ceux de son staff, incluant la longue obsession de son VP avec la communauté LGBTQ+. Qui trouve donc grâce à leurs yeux ? Les gens comme eux : les hommes blancs hétéros. Et malgré ça, je dois toujours faire face à une levée de boucliers chaque fois que je mentionne les mots « White Privilege », un ensemble d’avantages invisibles et non questionnés dont nous jouissons plus ou moins naturellement, que personne ne veut reconnaitre.

Sauf que quand Bob dit « Non, mais c’est un vote contestataire, contre les élites et la mondialisation. C’est bon, t’inquiètes, Trump fera rien de tout ce qu’il a promis », c’est une expression de ce privilège. Parce que, qu’il ait raison ou tort, Bob ne craint rien. Bob peut se permettre de prendre le risque, ce n’est pas lui qui souffrira des conséquences.

Maintenant Bob peut très bien être un type sympa, intelligent et aimant, ça n’efface pas le fait qu’il vient de rajouter sa pierre à l’édifice de la haine. Bob vient de jeter sous un bus tous ceux qui ne sont pas comme lui, ce qui remet quelque peu en cause son image de type bien.

Et c’est pour ça que l’élection de Trump est si surprenante, choquante et démoralisante. Quoi qu’on pense du vote populaire versus le vote du collège électoral (avec un écart de plus de 2 millions de votes !), ça reste une proportion massive de la population qui a pris son microphone pour hurler « On s’en fout de vous !» C’est absolument terrible comme message. C’est la renonciation de décennies de lutte et de progrès pour une meilleure justice sociale.

Et très honnêtement, la récente démonisation du terme « justice sociale » m’interpelle. N’importe qui ayant lu 1984 de George Orwell est naturellement méfiant avec la progression de la langue, et je pense que nous n’avons jamais été aussi proches d’adopter le newspeak, maintenant que « justice » est un gros mot, « migrant » minimise l’ordalie des réfugiés, « post-truth » remet l’ignorance à la mode et « alt-right » sert de bouclier au Klu-Klux Klan, aux Néo-Nazi et autres White Supremacists. Leur étendard ayant été embauché à la Maison-Blanche par la nouvelle administration…

Et cette normalisation des extrêmes – qui a également lieu en France, où de moins en moins de gens cachent leur vote pour le Front National – a déjà des conséquences aujourd’hui, bien avant la prise de fonction de Trump (ou même son élection définitive). Allant des propos racistes et croix gammées sur les murs, des rassemblements où les gens crient ‘Hail Victory’, jusqu’aux menaces de mort et assauts physiques, l’élection de Trump est d’ores et déjà perçue comme un gigantesque feu vert à ceux qui ont la haine dans le cœur.

Alors quelle alternative ? Nombreux sont ceux qui disent qu’il s’agit plus d’une défaite d’Hillary Clinton que d’une victoire de Donald Trump, mais quoi qu’on pense de la politicienne de carrière, avec tous les travers que ça implique, il s’agit d’une fausse équivalence. Le principe du vote n’est pas de choisir ce que nous pensons être le meilleur pour nous, mais ce que nous pensons être le meilleur pour la nation, dans son intégralité, une responsabilité difficile à justifier quand on supporte un candidat qui renie et menace une partie d’entre elle et qui a fait de la haine sa plateforme. Trump ne s’opposera pas à la Russie, vu qu’il est déjà trop occupé à dresser ses concitoyens les uns contre les autres. Et même si c’est sa position sur l’économique ou la politique étrangère qui a séduit ses électeurs, qu’ils l’assument ou non, c’est aussi pour ça qu’ils ont voté.

C’est donc ce que j’ai à dire à ceux qui applaudissent l’élection de Trump, ou qui haussent les épaules, peu concernés :

No man is an island
And therefore never send to know for whom the bell tolls;
It tolls for thee.

John Donne, 1624