Ever17 – Plongée au coeur de l’Infinité

23/09/2011

Je me dirige lentement vers mon lit, d’un pas fatigué et pourtant léger. La lumière du jour commence à pénétrer dans mon appartement : il est sept heures du matin. J’entends mes voisins se lever pour aller au travail. Pendant un moment je me demande si je pourrais dormir, si j’y arriverai. Mais je sais que oui. Je suis à bout de forces, mais surtout, surtout, je suis satisfait. C’est avec un véritable sentiment d’accomplissement que je me dirige vers un repos bien mérité.

Je viens de quitter le monde d’Ever17 pour retourner dans le mien, et c’est avec le sourire aux lèvres que je plonge dans les profondeurs du sommeil.

Extreme Escape Out of the Infinity

Paru en 2002, “Ever17 ~ The Out of Infinity” est le second volume dans la saga Infinity de KID, introduite par “Never 7 ~ The End of Infinity“. Bien que les deux soient des histoires distinctes, elles se déroulent dans le même univers et partagent quelques points communs.

Kuranari Takeshi, un étudiant ordinaire, se retrouve séparé de ses amis lors de leur sortie à LeMU, le célèbre parc d’attraction sous-marin. Alors qu’il est à leur recherche, il fait la rencontre de Yagami Coco, une petite fille pleine d’énergie, d’Akanegasaki Sora une employée du parc et de Komachi Tsugumi, une fille étrange et peu amicale déguisée en mascotte.

Pendant ce temps-là, un garçon attend quelqu’un, assis seul sur un banc de LeMU. Quand Tanaka You, autre employée du parc, lui demande qui, il se révèle incapable de répondre. Il a oublié. Mais en apercevant Matsunaga Sara, une jeune lycéenne, il a l’impression de se souvenir de quelque chose…

Soudain l’alarme retentit et le signal d’évacuation est donné. Il se passe quelque chose d’anormal, la structure prend l’eau et c’est tout le complexe qui menace de s’effondrer. Toutes les issues sont bloquées et toute communication avec l’extérieur est impossible.

Laissés pour compte, Takeshi, Sora, Tsugumi, You et le garçon vont devoir trouver un moyen de quitter LeMU avant son implosion. Mais pour cela ils devront découvrir si oui ou non il s’agit d’un accident et lever le mystère qui entoure Coco et Sara.

Ever17 a la particularité d’avoir deux protagonistes : le choix entre Takeshi et le garçon amnésique se fait vers le début du jeu, et influe grandement sur la suite de l’histoire. Premier constat étrange : Coco n’apparait que si vous choisissez Takeshi et Sara uniquement si vous avez pris le garçon. Il s’agit du premier mystère d’une longue série…

Si vous avez lu mon article sur “Extreme Escape : 9 Hours, 9 Persons, 9 Doors“, c’est un plus. “999” étant le successeur spirituel d’Ever17, écrit par le même co-scénariste. Je ne peux pas m’empêcher de faire des parallèles et comparaisons entre les deux.

I know the Hacker

La traduction dans la langue de Shakespeare nous est présentée par le défunt groupe Hirameki. Et si je ne peux que saluer l’initiative de localiser des visual novels pour le marché occidental, je ne peux pas m’empêcher de souligner le manque de qualité de la traduction. C’est juste absolument atroce.

On retrouve bien sûr tous les problèmes classiques comme les personnages qui se réfèrent tous les uns aux autres par leurs prénoms, perdant toute la subtilité du japonais, ou les termes qui sont traduits approximativement. Par exemple, “nakama” devient “amis” au lieu de “compagnon”, ce qui donne : “au japon les gens qui poursuivent un même but sont appelés des amis”. Une vision un peu Teletubbies du monde si je peux me permettre. Et quand les choix comme “je sais ce qu’est un hacker” deviennent “bien sûr, je connais le hacker” on commence à se demander si on n’a pas loupé un épisode.

De quel hacker tu me parles tout d’un coup ?

Les dialogues sont doublés, du coup n’importe qui étant familier avec l’univers des animes sera capable de recoller les morceaux et de se faire une idée des vrais dialogues, mais ça reste un exercice pénible et fatiguant. Lire “Takeshi” et entendre “Kuranari” est assez gênant à la longue.

De même, remplacer le mythe d’Urashima Taro par son équivalent américain Rip Van Winkle aurait pu être une bonne idée si le jeu n’était pas doublé. Et aussi si le parallèle entre LeMU et le palais Ryugu-jo n’était pas aussi évident. Je ne comprendrai jamais le besoin de “dé-japoniser” un produit qui s’adresse à un marché de niche pro-japon. Surtout quand ça se fait au détriment de l’histoire.

Tant que je parle des dialogues, le jeu des acteurs (tous relativement connus aujourd’hui) est bon mais la qualité du son n’est vraiment pas top, on entend parfois des statiques en fond, qui apparaissent quand le son commence et disparaissent ensuite, comme un micro mis sur ON ou OFF. C’est pas la mort, mais ça casse un peu certaines scènes.

Autre détail inexplicable, les deux protagonistes ne sont pas doublés dans leurs routes respectives. Ça ne semble pas être une décision pratique ou liée au budget mais bien liée à la narration et à l’intrigue. Or ça n’a absolument aucun sens.

Mais revenons à la traduction. J’ai parlé des problèmes qu’on rencontre souvent dans les traductions japonais/anglais mais ce n’est pas tout. Le plus gros souci avec cette version localisée c’est qu’elle n’a tout simplement pas été relue !

Oui, c’est rageant.

Il y a des fautes absolument partout ! Des “Your” qui deviennent “You’re” et vice-versa, des “to” et des “too” mélangés et bien sur des mots en trop, répétés ou oubliés, etc. Et ce n’est pas une fois de temps en temps puisque chaque dialog box contient sa petite typo. Quand ce n’est pas bien pire…

Par exemple, l’un des personnages est amnésique, il a oublié son nom et les autres l’appellent “shonen” (garçon). Hirameki a d’abord traduit le terme en “youth” (jeune) avant de changer d’avis et de choisir “kid” (enfant). Ce qui est ridicule sachant qu’il a entre 15 et 16 ans… Mais passons. Un petit coup de Rechercher/Remplacer et “youth” deviens “kid”, magie ! Sauf qu’ils se sont loupés en le faisant et non seulement il reste des occurrences de “youth” dans le texte, mais surtout les dommages collatéraux sont assez énormes : les “you think” deviennent “kidink” et les “you there” se transforment en “kidere“. Et bien sur, personne ne s’en est rendu compte avant la sortie. Good job guys.

Autre gros problème : Tanaka Yubiseiharukana. Comme vous le voyez son nom est super long et elle préfère qu’on l’appelle par son diminutif : You. Elle fait même une blague au début de l’histoire lorsqu’elle se présente en anglais en disant “I’m You!“. Et plutôt que de changer l’orthographe en Yû ou Yuu et laisser le lecteur utiliser l’audio pour comprendre la blague, Hirameki a décidé de laisser son nom tel quel. Alors oui, c’est la romanisation officielle, celle choisie par KID, mais franchement il faut être un peu idiot pour la conserver dans la version anglaise. Conséquences ? Pendant tout le reste du visual novel vous allez vous demander si c’est le pronom qui est utilisé ou le nom. Et si la phrase commence justement par “You …”, l’exercice peut se révéler assez ardu.

Bon, j’imagine qu’Hirameki n’avait pas de gros moyens et Ever17 est un gros poisson. Mais quand même… Ça sent un peu le travail bâclé, une simple relecture aurait évité 99% des fautes.

A promise past

Qui dit visual novel dit… heu… visual et novel. Du côté des visuels donc, la réalisation est dans l’ensemble très bonne. Les scènes animées en 3D sont moches mais très rares, et puis ça date quand même de 2002, on pardonnera. Je ferais juste le même constat que pour 999 : le style des sprites et des CG est différent, ce qui fait vraiment bizarre. Quand on passe des heures devant un sprite avant de revoir le même personnage dans une CG, les différences choquent :

Non ce n’est pas un twist, c’est bien supposé être la même personne

Bon les graphismes c’est fait, donc on va passer directement à la partie intéressante : l’aspect “novel“.

De ce côté-là, Ever17 ne déçoit pas.

De toute évidence, les auteurs ont fait leurs devoirs. L’infrastructure de LeMU est présentée en détail et est crédible, ils ont pensés à tout et d’une façon générale on a un récit de science-fiction plutôt solide. La poussée d’Archimède, le fonctionnement des siphons, les paliers de décompression et la plongée saturée, tout y est.

C’est toujours un plaisir de voir une œuvre de fiction faire la différence entre white hats et black hats, mentionner le social engineering et les rainbow tables plutôt que de se vautrer dans la vision hollywoodienne de l’informatique.

Bon… il y a quelques problèmes et trous scénaristique, comme le super détecteur de formes de vie qui ne détecte pas les hamsters, mais dans l’ensemble c’est du solide.

Bien sûr, ce ne serait pas de la science-fiction si tout était réel. L’histoire commence en 2017 et on retrouve aussi bien consciences artificielles qu’hologrammes sans compter les clones et le Cure Virus, tous deux hérités de Never7. Le fait que les éléments scientifiques réels soient aussi bien expliqués permet en quelque sorte de camoufler les éléments fictifs en donnant l’apparence du réel. En gros, notre regard est détourné vers le réalisme utilisé pour décrire la plongée ou l’informatique pour que l’on ferme les yeux sur tous les autres délires scénaristiques. Et ça marche.

On retrouve également sous différentes formes et à plusieurs degrés d’importance ces éléments récurrents des visual novels : les réalités alternatives, les “autres-soi”, les boucles temporelles, etc. Le fait que ces éléments de fiction se marient si bien avec le côté non-linéaire des visual novels (plusieurs variantes de la même histoire existent) explique pourquoi on les retrouves aussi souvent dans le médium. Le fameux “Only you are in the Infinity loop” fait clairement référence au rôle du joueur : recommencer l’histoire encore et encore jusqu’à obtenir la bonne fin.

Ever17 fait une utilisation très judicieuse et parfois surprenante de ces vieux principes. Bon… peut être un peu moins surprenante si vous avez joué à 999 avant… Comme je l’ai dit ce sont des concepts qui collent bien au médium, du coup ce n’est plus très original et c’est même assez convenu. Sans être vraiment cliché, on s’attend à trouver ce genre de choses dans une histoire de ce type. Et c’est d’autant plus vrai si on est déjà familier avec la série des Infinity.

Mais n’oublions pas qu’Ever17 date de 2002, c’est toujours facile de regarder en arrière et dire “oh que c’est cliché” quand c’est en réalité l’œuvre qui a popularisé ces thèmes. Et puis ne vous en faites pas, même si vous êtes un habitué du genre, Ever17 garde quelques surprises en réserve.

Si vous voyez ce que je veux dire…

Du côté des personnages, là aussi c’est du solide. On a un vrai panel de personnalités et voir la façon dont elles s’entrechoquent lorsque la pression monte (sans mauvais jeu de mot) est intéressant. Le principe du huis-clos est toujours appréciable : il n’y a nulle part où aller, pas de véritable intimité et finalement les tensions sont inévitables. Chaque crise nous en révèle plus sur les personnages, sur leur passé, leurs motifs et la façon dont ils voient le monde.

Cependant je dois avouer que je trouve Sora un peu ennuyeuse sur les bords, ce qui se ressent lors de sa route. Et Coco… comment dire… elle est sensée avoir 14 ans mais on dirait qu’elle en a dix et en plus elle se comporte comme si elle en avait six. Du coup, si elle est parfaite pour les scènes comiques (piyo-piyo!, un jeu inventé par Louis XIV), elle me laisse complètement de marbre lors des scènes plus sérieuses. Ce qui est un peu embêtant vu que la dernière route lui est en partie consacrée.

L’humour n’est pas en reste, les premières minutes annoncent très clairement la couleur : situations loufoques et blagues en tout genre sont au programme. Sans compter les traditionnels sous-entendus sexuels lors de situations qui n’ont pourtant rien à voir, un autre point commun avec 999.

Returning where one belongs

Du côté de l’interactivité et de l’implication du joueur, je dois avouer qu’Ever17 m’a franchement déçu. C’est un peu le gros point noir du titre, la seule véritable ombre au tableau (la traduction foireuse ne compte pas, elle ne fait pas partie de l’original).

Bien sûr, et je m’y attendais avant de lancer ma première partie : Ever17 souffre de la comparaison à 999. C’est normal qu’un titre de 2002 ne soit pas aussi aboutis qu’un jeu sortis en 2009, surtout quand le même créateur est aux commandes. L’inverse serait même inquiétant.

Mais ce n’est pas que Ever17 fait moins bien que 999, non… en réalité la structure interactive d’Ever17 est complètement à côté de la plaque.

Le potentiel du titre est perdu dans son origine : un dating sim, un simulateur de drague. Ainsi les différentes fins correspondent à des routes, chacune liées à l’une des demoiselles. Pour suivre l’une de ces routes votre mission sera de faire des choix complètement arbitraires et aléatoires afin de la séduire… Oui, oui, la seule façon de survivre ce n’est pas de résoudre le mystère qui entoure l’accident mais bien de draguer des filles. Pour un visual novel qui semble mettre en avant l’intrigue c’est un peu étrange de se retrouver avec une telle structure.

Du coup, c’est super frustrant. Vous savez tout, aucun indice ne vous a échappé, vous connaissez le secret de chacun des personnages, vous savez comment vous en sortir… mais vous obtenez la même bad end encore et encore parce que vous n’avez pas demandé à la donzelle si elle voulait un autre sandwich.

Je vais être honnête : même en ayant noté tous les choix et leurs conséquences, je suis incapable de dresser le flowchart du jeu. J’ai obtenu les fins de Tsugumi et Sora entièrement en accéléré : pas la moindre ligne de texte inédite, rien. Je ne sais même pas quelle obscure combinaison de réponses m’a valu un destin différent, il n’y a aucune logique derrière tout ça.

Dans 999 j’explorais attentivement chaque option de dialogue, chaque ramification. Les causes et les conséquences étaient compréhensibles, le but était d’apprendre certaines informations afin de pouvoir les répéter à certains moments clés et en obtenir de nouvelles. Le joueur avait la lourde tâche de mettre en place une chaîne d’information afin que toutes les clés pour résoudre le mystère soient à la portée des personnages.

Il était impossible d’en “apprendre trop” alors que dans Ever17 il vous faudra parfois vous comporter en salaud pour avancer. Vous remarquez que Sara est troublée ? Ignorez-la, sinon vous allez louper la good end de You. Ça n’a absolument aucun sens, mais c’est comme ça.

Il semblerait que le problème ai été résolu dans Remember11 en dissociant les différentes fins des héroïnes, mais pour le coup c’est vraiment une occasion loupée. Ça n’enlève rien à la qualité de l’histoire et des personnages, mais ça réduit sensiblement l’implication du lecteur.

Plutôt que de vivre l’intrigue on se retrouve à tâtonner au milieu de choix arbitraires en espérant arriver à la faire avancer. Dommage.

This Story is not an End Yet

Lors de sa sortie, Ever17 a été un gros flop. Les ventes n’ont pas atteint le break-even point, et son échec fut lourd de conséquences pour son développeur. Quatre ans après, KID se retrouvait en danger de banqueroute avant de se faire racheter par Cyberfront. Désormais c’est 5pb. (principalement connus pour Chaos;Head et Steins;Gate en partenariat avec Nitro+) qui gère la licence… pour le meilleur et pour le pire.

En parlant du pire, le remake sur XBox 360 de 2011 apporte de nouveaux arrière-plans magnifiques et… d’horribles modèles 3D pour remplacer les sprites. Comme si les scènes 3D animées de l’original n’avaient pas servies de leçon. De plus, certaines CGs inédites suggèrent des modifications assez radicales à l’intrigue, ce qui fait un peu peur.

Ceci étant dit, les chances de voir cette version débarquer en occident sont nulles. Il reste une petite lueur d’espoir avec la version mobile, plus récente (2013) et moins hideuse, puisque Steins;Gate a fini par trouver son chemin jusqu’à notre porte. Croisons les doigts, car ce classique mérite vraiment une traduction digne de ce nom.

Burn it with fire…

Pour conclure, j’ai trouvé dans Ever17 une excellente histoire, pleine de mystères, de surprises et de rebondissements, menée par des personnages (pour la plupart) attachants et intrigants. Autant de qualités qui arrivent à rattraper un “gameplay” (vous m’excuserez l’abus de langage) totalement inapproprié, aléatoire et frustrant (surtout la route de Tsugumi) qui ne fait pas honneur à l’histoire.

Si comme moi vous avez terminé 999 avant, vous serez probablement légèrement déçu. J’ai parfois eu l’impression que la série Zero Escape était une version plus mure et aboutie d’Ever17, mais les deux sont suffisamment différents pour valoir le coup d’œil. Ils ont leur propre identité et si vous avez aimé l’un, je n’ai aucun doute que vous aimerez l’autre.