Fury Road versus Interstellar – Les tripes, l’esprit et un art oublié

26/05/2015

J’aime le cinéma. J’aime découvrir un film pour la première fois sur un grand écran, et même si l’expérience moderne laisse parfois à désirer (entre les spectateurs irrespectueux, le son trop fort, la 3D systématique, et j’en passe), la dimension sociale quand on y va avec ses amis apporte toujours quelque chose.

Bien sûr, mon cercle d’amis ne partage pas forcément toute l’étendue de mon enthousiasme (quoi, vous n’écrivez pas des essais sur les films que vous avez vus ? Oh…) et quand on visite le grand écran, c’est pour les blockbusters qui rassemblent tout le monde. Ce qui implique beaucoup de super-héros, de hobbits et de filles en feu.

C’est donc avec un peu d’appréhension que j’ai proposé Mad Max : Fury Road. Surtout quand j’ai découvert que la majorité d’entre eux ne connaissaient pas Mad Max. Ne me demandez pas comment c’est possible, je l’ignore. L’expérience à été pour eux assez… intéressante ?

“Je sais pas ce qu’ils fument, mais c’est de la bonne !” s’exclame l’un d’eux alors que je frotte mes yeux, rougis par les deux heures où je n’ai pas osé les cligner. “C’était chaud pour tout suivre à la fin !” Je suis encore sous le choc moi aussi, réalisant que j’ai probablement eu en face de moi le meilleur film d’action qu’il m’ait été donné de voir. Le rythme est certes effréné, mais la caméra de George Miller suit l’action avec une clarté qui renvoie les “shaky-cams” d’Hollywood dans les jupons de leurs mères. Action, conséquence, réaction, un cycle incessant soutenu par des enjeux clairs, une machine parfaitement huilée, qui fonce avec style.

“Ou comment faire deux heures de film sans histoire.”

“Clair, tu poses le cerveau.”

Je sors de ma transe. Ce n’est pas la première fois que je quitte le cinéma en ayant l’impression d’avoir vu un film différent de ceux qui étaient assis à côté de moi. Et si mon entourage pouvait mettre mon amour pour Pacific Rim sur le compte des gros robots, je ne suis pas connu pour être un fan du monde automobile.

C’est en essayant vainement d’expliquer la différence entre “histoire” et “intrigue” et pourquoi Mad Max n’a rien de stupide, que je me suis souvenu d’une autre discussion, quelques mois plus tôt, à la sortie d’une autre séance.

Car après avoir vu Interstellar, les rôles étaient inversés.

Quand les lumières se sont rallumées dans la salle, j’avais un petit sourire timide que j’accompagnais d’un docile “ouais, c’était cool.” (A contraster avec mon regard de dément et mon incapacité à parler après Fury Road.) “Je sais pas ce qu’ils fument, mais c’est de la bonne !” fut le seul commentaire en commun pour ces deux films, et le ton était plus révérenciel pour Nolan.

Je n’ai rien contre les frères Nolan, bien au contraire. Et même si je préfère Memento à leurs productions plus grandioses, ils n’ont encore jamais écrit et réalisé un film qui m’ait déplu. Pourtant j’ai rapidement oublié Interstellar alors que dans mes rêves je monte un moteur V8 sur ma Citroën C1.

“Y’a pas d’histoire.”

Une remarque qui ne manque jamais de faire monter ma tension. Comment pourrait-on ne pas avoir d’histoire ? Peut-être si l’on n’avait qu’une suite d’évènements sans corrélation, sans but, relevant de l’anecdote ? Mais même une suite de vignettes à priori distinctes, si elles sont liées dans une progression cohérente, peuvent former une histoire. Quand la célèbre émission de Canal+, Le Zapping, passe d’un extrait d’un discours présidentiel vers l’image d’un ours qui tombe sur ses fesses, on a une histoire.

Si histoire n’est pas le terme que mes amis veulent employer, quelle est la différence la plus frappante entre Interstellar et Fury Road ?

La complexité de l’intrigue.

Là où Interstellar (comme tous les films des Nolan) est un méli-mélo de twists, Fury Road est (littéralement) un simple aller-retour.

J’ai toujours vu les frères Nolan comme des adeptes de la vulgarisation. Clairement deux grands fans érudits de l’imaginaire et de la science-fiction, leurs films cherchent à combler le vide entre les masses et ces œuvres “obscures” qui les inspirent. Même s’ils sont célébrés pour leur imagination folle et leurs idées innovantes, il n’y a rien d’original dans Interstellar. (Ce qui n’est pour moi pas un problème en soi, mais c’est un tout autre débat.) Certains passages sont des reprises exactes de la série A Space Odyssey (notamment les moins connus 2010 et 3001), exposés pour la première fois à une audience qui se compte en millions.

Ce qui est absolument génial. De la même façon que le soin apporté par Marvel à pondre de bons films aide à démystifier la culture des comics auprès du plus grand nombre.

Malheureusement, pour ce qui est d’Interstellar, ce focus sur les idées et le concept qui impressionne tant le public se fait au détriment des autres composantes d’une histoire. Principalement : les personnages, leurs motivations et le conflit qui les anime. Les films des Nolan ont toujours eu un côté un peu artificiel, inhumain. Tout dans la tête, rien dans le cœur. Une volonté de susciter l’admiration intellectuelle plutôt qu’une émotion plus viscérale. En soi, pourquoi pas ? Le pari est plus hasardeux pour le spectateur qui en a vu d’autres : pour un fan de science-fiction, Interstellar n’apporte rien de plus que de jolies images.

Cela devient un problème quand tout Hollywood saute dans le wagon, cherchant à reproduire le succès de The Dark Knight. Depuis des années, les blockbusters tendent vers la complexité, accumulant les heures de films, les intrigues parallèles, les plot-twists, et les idées “high-concept”, souvent au détriment d’une base plus solide. Le mot-clé anglais “convoluted” n’a jamais été aussi présent dans les reviews.

De ce point de vue là, Mad Max : Fury Road semble tout droit sorti d’un autre temps : un film d’action qui s’assume et n’a pas honte de s’adresser à nos tripes plutôt qu’à notre matière grise.

Et pourtant, Fury Road est loin d’être bête.

Si l’apparente profondeur d’Interstellar vient des concepts complexes qu’il survole, elle est relativement artificielle, et disparait quand on a lu Arthur C. Clarke et Philip K. Dick. A côté de ça, les bases de Fury Road, bien que drastiquement moins prétentieuses, sont solides et légitimes.

Max Rockatansky débute le film dans un état féral, grognant et portant une muselière, et regagne une parcelle d’humanité petit à petit. D’un animal sauvage, mu par son unique instinct de survie, à une ombre de ce qu’il a jadis été : un officier de police ayant juré d’aider et servir ceux dont la cause est juste. Ce regain d’humanité est le thème principal du film et trouve naturellement écho dans l’arc des autres personnages. Les Cinq Femmes écrivent sur les murs “WE ARE NOT THINGS” et évoluent en conséquence, se plaignant d’abord du manque de confort du War Rig pour en venir à reprendre leur destin en main. Même Furiosa en est après son humanité perdue, souhaitant effacer les crimes qu’elle a commis en tant qu’Imperator. Et Nux passe la majorité du film à éviter sa propre humanité, qui implique sa mortalité.

L’histoire de Fury Road se limite effectivement à cette thématique unifiée. Mais la qualité de ce bloc de béton est bien supérieure au baroque château de cartes qui compose Interstellar. Ces personnages simples, avec des motivations claires et un arc sans détour donnent une dimension humaine qui manque cruellement au clinique film de Nolan.

Cette dimension humaine est communiquée au spectateur à travers des moments clairs, crédibles, et savamment espacés au milieu de la frénétique course poursuite. Ça commence par un simple regard, un sourire au coin des lèvres, un pouce vers le haut… Le genre d’instant qu’il est facile de manquer.

Et ce jour-là, j’ai découvert avec stupeur et frustration que l’audience n’a aucun scrupule à manquer ces moments. Les véhicules et la musique sont arrêtés, les acteurs s’apprêtent à réciter le peu de lignes qu’ils ont, et c’est le moment choisi par une partie de la salle comme entracte. Les gens se lèvent et se dirigent les uns après les autres vers les toilettes, comme si toute l’équipe du film s’était pliée en quatre dans le désert Namibien pour tourner une scène sans but narratif, qui peut être ignorée avec impunité.

En vue de cette attitude, je ne suis pas surpris que ces moments qui développent les personnages soient passés au-dessus de la tête de certains de mes amis, même en étant restés dans leur siège. Comme si Hollywood avait entrainé ses spectateurs à filtrer inconsciemment les moments de calmes, à les voir comme insignifiants, inutiles, plutôt que le cœur du film qu’ils sont en réalité.

Il est intéressant de noter qu’en tant que film d’action, Fury Road peut survivre à un spectateur qui “pose son cerveau”. En revanche, Interstellar mise tout sur son côté “intellectuel” et ne peut pas se permettre qu’un spectateur passe au-delà. D’où une approche plus directe, où le film prend le temps de révéler ses ficelles, de façon à ce que même les plus distraits comprennent le tour de magie.

Les films d’action comme Mad Max sont des oiseaux rares de nos jours. La série de George Miller avait sa place à une époque où Die Hard était la norme plutôt que l’exception. Fury Road est un rappel difficile pour une audience qui a oublié ce à quoi une base narrative solide mais discrète ressemblait. Loin de l’insipide Fast & Furious mais sans la prétention un peu pompeuse et condescendante d’Interstellar… comment le cinéphile peu averti est-il supposé l’approcher ?

Aujourd’hui, ceux qui ont fait le pari de garder le cerveau éveillé durant le film discutent de la représentation de ses personnages et du message féministe qui en émerge naturellement. Ceux qui sont plus intéressés par l’univers du Wasteland achèteront plusieurs tickets pour étudier les minutieux détails qui en disent tellement sur l’univers de Mad Max et sa richesse. Les passionnés de l’art de raconter des histoires repenseront à la symbolique de la transfusion sanguine, d’abord forcée puis volontaire, ou des War Boys éphémères et de leur admiration pour ces artéfacts qui ont survécu à l’apocalypse.

Pour les autres, il faudra peut-être que le succès de Mad Max : Fury Road se confirme afin de ressusciter une recette qui a presque disparue de nos jours, et modèle une nouvelle génération de spectateurs pour qui “une bonne histoire” n’est pas forcément synonyme d’une intrigue alambiquée, et n’est pas exclusive avec une action ininterrompue et déjantée.

Oh, on peut toujours rêver en regardant les étoiles.