The Mockingjay – L’art délicat d’adapter une déception

11/12/2015

(Attention, mon holo détecte des spoilers dans cet article.)

Quand je suis allé voir le premier film The Hunger Games au cinéma en 2012, je savais non seulement comment il se finirait, je savais également comment se finirait son ultime suite diffusée trois ans plus tard.

Une fois l’écran devenu noir et le chant de Jennifer Lawrence ayant laissé place à un générique de fin plus conventionnel, mes amis et moi avons échangé notre traditionnel regard qui pourrait être vocalisé par “alors, t’en as pensé quoi ?”

Ma propre réaction ayant été très positive, j’ai été surpris par leur manque d’enthousiasme. Mais en creusant un peu, j’ai réalisé que j’avais connu exactement la même déception qu’eux… en 2012.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les films sont fidèles aux romans. L’implication de l’auteure Suzanne Collins dans leur écriture doit probablement compter pour quelque chose. Je m’étais plongé dans son monde dystopique quand la vague d’engouement était à son comble, peu avant la sortie du premier film, dans le but de découvrir de quoi il s’agissait et de m’en faire une opinion.

N’étant pas habituellement grand amateur de Young Adult, je m’étais toutefois laissé prendre au jeu avec le premier volume éponyme, qui atténuait la brutalité et la cruauté de Battle Royale pour augmenter la paranoïa. Aujourd’hui encore, je pense que le récit à la première personne était une condition absolument nécessaire pour que The Hunger Games fonctionne. Du point de vue de Katniss, tout le monde est un ennemi potentiel, et une bonne partie du conflit est de démêler sincérité et mensonge avec le peu d’indices relayé par l’adolescente socialement mal ajustée.

A côté de ça, le film n’avait pas les armes pour lutter. Sans la perception de Katniss pour déformer le monde qui l’entoure, difficile de ne pas voir à travers ses doutes. Il n’y avait aucune ambigüité dans le comportement de Peeta, et aucun mystère sur ses vrais sentiments. Être un adolescent peut être angoissant, mais voir un adolescent est plutôt exaspérant. Le conflit dans l’arène ayant perdu beaucoup de sa substance, les quelques scènes inédites du point de vue des Gamemaker étaient bienvenues, mais finalement anecdotiques. Le film baissait également son pantalon au moment de mettre en scène les mutts, préférant une bande de dobermans aux tributs (dont Rue) transformés en monstres. J’étais sorti de la salle de cinéma en ayant vu une adaptation comme il y en a tant d’autres : un cran en dessous de son original.

On vous… recontactera.

Mais dès le second roman, Catching Fire, les enjeux s’éloignaient de Katniss, si bien que sa tête en devenait une prison. Lutter avec l’image que l’on projette et la façon dont les autres nous voient est une problématique très Young Adult. Dans The Hunger Games, elle insufflait un peu de fraicheur dans ce qui était autrement une traditionnelle lutte des opprimés contre leurs oppresseurs. Malheureusement, ce thème se change rapidement en chaine : Katniss étant devenue un symbole, son rôle est passé d’actif à passif. Pendant que Katniss souriait (ou pleurait) devant les caméras, l’intrigue progressait uniquement grâce aux actions des autres personnages.

Une tendance qui avait continué avec The Mockingjay, où notre protagoniste passe le plus clair de son temps à pester contre l’emploi du temps trop strict du District 13, pendant que Gale et Peeta, entre autres, vivent des aventures passionnantes dehors. Sans Katniss. Et par conséquent sans le lecteur.

La force du roman s’étant transformée en faiblesse, il était tout à fait possible que la faiblesse des films se transforme en force. J’étais donc plutôt optimiste pour la suite de la saga sur le grand écran.

L’adaptation de Catching Fire avait réussi à me donner un peu d’intérêt pour l’ennuyeux Quarter Quell, mais la division de The Mockingjay en deux parties pour suivre le modèle Harry Potter m’inquiétait. Le roman Harry Potter and the Deathly Hallows est deux fois plus long que Harry Potter and the Philosopher Stone, ce qui n’est pas le cas des Hunger Games qui sont d’une longueur constante.

Et effectivement, en sachant déjà où va l’intrigue, The Mockingjay Part 1 n’a que peu d’intérêt. Le film entier peut se résumer à l’éternelle angoisse de Katniss intercoupée de courtes scènes montrant la progression de la rébellion. Le tout est magistralement bien réalisé et la performance de Jennifer Lawrence tient le navire à flots envers et contre tout, mais le film est fondamentalement aussi vide que le roman. Pourquoi sacrifier l’avantage de la caméra omnisciente en restant sous terre aux côtés de Katniss ? Personne ne semble croire que Peeta est véritablement passé à l’ennemi et Coin est encore au-delà de tout soupçon, ne laissant aucun avantage au point de vue paranoïaque de Katniss. Ne pas montrer les épreuves respectives de Gale et de Peeta est pour moi une occasion manquée. Exactement les mêmes travers que le livre.

Un film était l’occasion de montrer leurs tribulations

Mais potentiel manqué ou non, diviser The Mockingjay était probablement une bonne idée. En sacrifiant Part 1, l’équipe du film s’est donné le champ libre pour redresser nombre de torts dans Part 2. Le séjour souterrain de Katniss était interminable dans le roman, ne laissant que peu d’espace à l’assaut du Capitol. La progression était précipitée, les pièges anecdotiques et les morts… bâclées. Il n’est de pay-off sans setup, et voir les compagnons d’armes de Katniss tomber les uns après les autres, à quelques pages d’intervalle, finissait par immuniser le lecteur. L’impact est gaspillé sur une procession de figurants et il ne reste rien une fois le tour d’un personnage principal comme Finnick venu. Ayant un film entier pour adapter un tiers du roman a permis de prendre un peu plus de temps. Pour autant que je m’en souvienne, la séquence des évènements est inchangée du livre au film, mais la mise en scène semble plus aérée et marquante que la prose expéditive de Suzanne Collins. Présenté à l’écran, le baroud d’honneur de Finnick est bien plus tangible que les deux misérables paragraphes qui lui sont accordés dans le livre, suivant deux-cents pages d’inaction.

Le film nous épargne également l’incessante complainte de Katniss, pariant sur le jeu de son actrice pour résumer en un regard des centaines de lignes de négativité. Show, don’t tell à son zénith. L’épilogue tel que présenté dans le film me semble également plus touchant et positif que le souvenir que je garde de celui du roman, bien que l’age des acteurs soit un problème. En voyant l’épilogue du film, on pourrait croire que les blessures de Katniss et Peeta ont guéri en un an au lieu de quinze.

The Mockingjay Part 2 était bien plus que je n’en attendais et est probablement à mes yeux la meilleure adaptation des quatre. Et pourtant mes amis (généralement bon public) sont sortis passablement dégoutés.

Je me suis donc replongé dans mes souvenirs, pour me rappeler mon état d’esprit en ayant terminé le roman. Et effectivement, nombre de mes critiques envers le roman s’appliquent toujours au film.

Darth Everdeen

La mort de Prim, supposée choquante bien que thématiquement inévitable, est aussi mal mise en scène que dans le roman. “Elle a fait tout ça pour sa sœur et elle meurt à la fin ?” me dit l’un de mes amis. “C’est le but,” je réponds. Pour montrer que les enjeux la dépassent, pour montrer que parfois tous les sacrifices du monde ne suffisent pas, pour montrer qu’il y a toujours un lendemain même quand on croit avoir perdu le plus important. Pour pousser Katniss à bout, l’ultime test de caractère. Et c’est alors que j’ai réalisé que ce n’était pas le fait de sa mort qui posait problème, mais la façon. Sans cérémonie. Sans setup. Et du coup sans payoff. Et tuer un personnage aussi important sans réussir à susciter le moindre impact émotionnel signe l’arrêt de mort de l’histoire. Qu’aurait-il fallu faire ? Montrer Prim sur le terrain ? Rapprocher les deux sœurs via des scènes alternées pour créer l’anticipation de leurs retrouvailles ? Quoi qu’il en soit, parachuter Prim en plein milieu du champ de bataille avant de la faire exploser est le summum du cheap. L’équivalent de “une météorite tombe, tout le monde meurt”.

De la même façon, le roman résolvait son triangle amoureux de la plus simple des façons qui soit : en transformant brusquement l’un des prétendants en ordure finie. Katniss avait beau embrasser Gale régulièrement, chaque fois qu’il ouvrait la bouche, il brulait un peu plus de son capital sympathie et j’en étais venu à le surnommer Genocide Gale avant même que son magnifique piège ne coute la vie d’une centaine d’enfants. C’était comme si l’auteur s’acharnait sur Gale pour justifier le choix final de Katniss. Sauf que du coup il ne s’agit plus d’un choix : si Gale ne vaut pas mieux que Snow, Peeta est la seule issue possible. Une autre voile qui se trouve brusquement privée de son vent. Le film offre beaucoup moins d’opportunités à Gale d’exprimer ses idéaux nauséabonds, et la performance sympathique de Liam Hemsworth arrondit quelques angles, mais il est difficile de le voir comme un concurrent sérieux à Peeta. Ce n’est pas tant que sa romance avec Katniss est allègrement massacrée comme dans le roman, elle était mort-née pour commencer.

Et pourtant aucun de ces défauts ne m’ont gênés cette fois.

Parce que je savais qu’ils arrivaient.

Ils faisaient partie de l’histoire d’origine, et par conséquent étaient attendus dans son adaptation. You can’t polish a turd, dit-on, mais quand on sait déjà qu’il s’agit d’excréments, il devient possible d’apprécier l’effort. Et il est indéniable que toute l’équipe du film a fait de son mieux pour polir celui-là. Bien placé sous la lumière, il semble briller.

La scène est toujours aussi prévisible, mais la mise en scène lui donne une tout autre gueule

Dans la salle de cinéma, deux versions différentes des films The Mockingjay ont été projetées à partir de la même bande : une standalone jugée (et probablement condamnée) dans la même cour que le roman, et une plus incrémentielle, libre de s’envoler comme un oiseau hors de cage après avoir été acquittée des échecs de son progéniteur. Même si je regrette que les films n’aient pas saisi leur chance de raconter une autre histoire, plus globale et plus satisfaisante, il me semble qu’ils racontent The Mockingjay bien mieux que le livre ne le faisait, une rare prouesse qui mérite que le sort soit toujours en sa faveur.